Oublier. Trois syllabes, le hurlement d'un loup à la lune, le déroulement de la langue contre le palais, et ce lier mensonger. Oublier, c'est accepter de lâcher du lest pour aller de l'avant, comme si la vie était une montgolfière qui avait sans cesse besoin de s'élever. Oublier, c'est renoncer à ce que l'on aurait pu vouloir garder. C'est une perte constante, un long égarement des sensations, des instants, des autres et de soi. Oublier, c'est rester seul, et finir par ne plus se reconnaître. Ce mot ne ressemble-t-il pas à oubliettes ? Ne sombrons-nous pas dans l'oubli ? C'est une chute vertigineuse, intemporelle. Et je tombe..
A dire vrai, j'ai l'impression perpétuelle de m'effondrer, de faire le pas de trop au bord du précipice, comme au réveil d'un de ces cauchemars véloces, lorsque l'estomac semble remonter le long
de l'œsophage et que la sueur vient recouvrir la peau, mais il me manque la sensation suivante, celle de se souvenir avec soulagement des draps, du lit, de la sécurité vive et pure qu'ils peuvent
apporter - preuves tangibles que tout va bien, que tout est à sa place. Je ne me réveille pas.
Je ne me réveille plus.
Je tombe, je tombe et tombe encore, sans jamais retrouver le sol sous mes pieds. Et je me souviens, je préfère me souvenir plutôt qu'oublier, ça me demande moins d'efforts, moins de résignation.
Se souvenir, c'est plus doux, plus fort, plus âpre aussi parfois, mais plus vrai. Me souvenir me permet de savoir que tout était réel. Que cela fut, tout simplement. Et quand cette évidence
revient me sauter aux yeux, que puis-je faire sinon m'y accrocher ?
Je sens encore ton corps contre le mien, c'est presque comme si tu t'y étais imprimée, tatouage géant, comme ceux de ces femmes arabes dessinés au hénné, arabesques délirantes qui s'étendent sur
ma peau toute entière. Tu aurais pu faire de moi ton œuvre d'art si les autres savaient voir ton empreinte, mais je suis le seul à pouvoir la contempler dans le miroir. Sur mon torse, la marque
de tes mains décore mon poitrail, et les trajets de tes doigts ont tracé de longues spirales brûlantes. Je souffre encore des griffures que tu as laissées sur mon dos, stigmates de nos péchés de
chair - les plus beaux de mon existence, les plus exigeants et les plus ensorcelants. J'ai l'écho de ta voix dans les oreilles - sorte de ritournelle qui s'en va, qui revient vite - une chanson
entendue nulle part ailleurs, que j'essaie de fredonner - sans succès. Je n'y comprends rien, tu n'es plus là mais en moi tu es partout.
Oublier. Comment le pourrais-je ? Ce mot me nargue. Les lettres qui le forment me rient au nez - je leur apparais si faible, si peu viril. Un homme n'a-t-il pas le droit de pleurer, de se
morfondre, d'être sentimental ? Et tous me le répètent dès que l'occasion leur en est donnée, il faut que j'oublie tout ça, que je t'oublie toi, que je laisse les jours passer et t'effacer,
doucement, en accordant au temps le temps de te faire lentement disparaître de ma chair, de mon âme. Lorsque je m'y oppose, je sens bien qu'ils me reprochent ma grandiloquence, mes belles paroles
venues de ce qui leur semble être un autre temps, voire même un autre monde. Mais moi, je ne veux pas de leur amour superficiel, qui ne fait qu'effleurer l'absolu de ce que peut être ce
sentiment.
Aujourd'hui, après six mois de ton absence, je trouve ce mot et je reconnais ton écriture. Il te faudra m'oublier me dis-tu, ce qui ressemble à une sentence - voulais-tu que le temps
soit mon bourreau ? Il est cruel, le mot oublier - et je le refuse. Je ne veux pas oublier, mais vivre avec. Je veux accepter le fait que tu me manques, que le feu du désir insensé que j'ai de
toi ne s'est pas éteint - et je ne veux pas qu'il le fasse -, que je voudrais tant que tu sois là, t'entendre te toucher te voir te sentir te goûter, t'étreindre, te contempler au dessus ou en
dessous de moi, avoir la tête brumeuse de toi mon héroïne, savourer tes baisers, vivre dans tes yeux et ta main dans la mienne, mourir encore une fois en toi, accepter le fait que j'en crève
d'envie - et que tu n'es pas là.
Que tu ne l'es plus.
Si j'aime, j'aime à jamais. Et c'est ainsi que je t'ai aimée, que je t'aime encore et que je t'aimerai toujours. Je voudrais qu'ils comprennent que lorsque je te prenais dans mes bras, je l'avais
choisi pour ma vie entière, jusqu'à mon dernier souffle. Je me suis enchainé à toi, j'ai les pieds et les poings liés à ton souvenir et surtout, surtout, je veux que jamais personne ne parvienne
à me délivrer. C'est la seule chose dont j'ai peur, que je redoute même atrocement. Je t'ai choisie mon amour, je t'ai choisie pour tous les jours, hier aujourd'hui et demain. Crois-moi, me
souvenir m'est moins douloureux qu'oublier, je n'ai pas mal quand je pense à toi car avec toi j'étais heureux. Et si je ne le suis plus aujourd'hui, ce n'est pas grave, ce qui compte c'est que je
l'ai été. C'est cela que je ne veux pas perdre.
Cela fut.
Fin.