Elle a de beaux cheveux noirs, qui coulent autour de son visage comme une mer d'encre de chine et rehaussent sa peau claire. Ses yeux en amande venus de l'autre bout du monde, merveilles en soi, sont d'autant plus ensorcelants que l'intensité de son regard n'a pas son pareil dans cette large assemblée. Son petit corps menu est habité d'une grâce incroyable, faisant du moindre de ses pas, léger, presque insoupçonnable, une danse si belle que les convives en ont les larmes au yeux. Tous la contemplent, fascinés, et admirent cette poupée de chine arrivée jusque là par un miracle inconnu, dans l'église de ce petit village posé sur la falaise, juste au dessus de l'océan.
Lorsqu'elle arrive à ta hauteur, tu le sais, cette fille est une œuvre d'art, une chanson étrangère aux paroles que tu ne comprends pas mais que tu as l'impression d'avoir déjà entendues, c'était peut-être un jour de pluie d'une mélancolie langoureuse et tendre. Elle est la femme, s'il ne devait y en avoir qu'une, pour toutes les résumer, pour toutes les sublimer - si une telle hérésie est possible. Elle est une ode à son sexe, à tout ce qu'il a de beau et de transcendant. Oui, lorsqu'elle arrive à ta hauteur, tu le sais, et tu vois mieux que jamais cette barrière infranchissable, ce gouffre qui te sépare de tous ceux qui la désirent. A deux pas d'elle, tu la vois et tu l'aimes, comme tous les autres, mais toi, tu ne la veux pas. Tu ne la veux pas. Tu penses simplement que celui qui l'aura, celui qui l'embrassera, sera un homme heureux.
Sous tes yeux, c'est ce qu'il fait.
Quand ses lèvres laissent échapper le « oui, je le veux » que la foule attendait avec une sorte d'angoisse sourde, latente, celle de la savoir intouchable, tu te contentes de sourire, presque soulagé. Tu lui donnes les anneaux en lui murmurant tes vœux de bonheur, et tu regardes avec fascination l'argent rouler sur l'annulaire gauche, parfait, de la femme qu'il a choisie. Alors oui, sous tes yeux il l'embrasse, alors qu'ils applaudissent tous – alors que tu applaudis toi aussi. Sous tes yeux ils semblent briller, d'une lumière qui ne blesse pas, étrangement, alors qu'il la prend dans ses bras. Levant les yeux vers le sommet de la chapelle, tu te perds doucement dans tes pensées. Le reste de la journée est flou, totalement approximatif, tu y assistes sans vraiment le vivre, la sortie de l'église et les pétales de fleurs lancés par les enfants – scène cliché incontournable -, la salle des fêtes et sa large piste de danse où les deux amants se serrent, s'ébattent l'un contre l'autre, au centre des convives. Tu es là mais tu es déjà loin.
Dans ta tête, il ne reste plus que quelques mots, qui tournent en rond. Ça y est, il l'a fait. Il l'a vraiment fait. Ce n'est pas vrai, ce n'est pas du soulagement, même si c'est ce pour quoi tu voudrais prendre le sentiment diffus qui anesthésie ta perception du temps. Ce n'est pas non plus de la douleur, ça ne peut pas en être. La douleur est vieille de cinq ans, tu la connais bien. Tu l'as apprise et, t'y accommodant au rythme de toutes les blessures, tu l'as fait tienne. Non, cette émotion est nouvelle, à peine née. Peut-être est-ce ainsi elle qui pleure, à ta place, au fond de tes entrailles, alors que toi tu l'y accueilles avec circonspection. Tu l'attendais depuis trois ans, en vérité.
Et les regardant s'aimer sous tes yeux, tu te souviens de ces années vides, éteintes. Ces années sans lui.
Vous aviez vingt ans lorsqu'il est parti. Tu voudrais te rappeler votre rencontre, votre amitié sur les bancs du lycée, cette insouciance délicieuse, éphémère - l'âge d'or. Alors que tu portes un toast au jeune couple, tu professes quelques paroles dégoulinantes d'une mièvrerie parfaite pour l'occasion mais qui ne ressemblent en aucun cas à tes pensées. Tu as la sensation dérangeante de mentir à l'assemblée. Tu aimerais qu'en ton cœur ne restent que les beaux jours, les belles émotions. Tu voudrais pouvoir leur dire « je suis fier d'avoir été son ami » sans qu'une grimace ne veuille apparaître, sournoise, sur ton visage. Tu aimerais pouvoir le dire, oui, et le penser sans être hanté par le désir qui coule en toi comme une fontaine – jamais tarie. Tu voudrais balayer la passion – mais comment faire ? Il te semble qu'à la première seconde, tout était déjà joué. D'aucuns diraient que tu idéalises toute cette masse de souvenirs, que tu veux appeler amour ce qui n'était que tendresse... mais ces gens se tromperaient. Il ne t'a jamais rien laissé à idéaliser, il n'y avait rien de beau entre vous deux, rien qui donne matière à l'imagination – surtout sentimentale. A toi, il parlait de ses amours, plus ou moins sérieuses, il parlait de ses fiancées potentielles comme de ses coups d'un soir, il te prenait par les épaules dans une étreinte fraternelle dont tu brûlais toujours un peu plus. A toi, il s'adressait comme on échange avec un ami. Quoi de plus naturel ? Vous étiez deux jeunes garçons, vous n'êtes que deux jeunes hommes. Aujourd'hui, l'un se marie, et l'autre est son témoin. Une histoire banale.
Mais toi... Toi, tu l'aimais. Pauvre fou.
Malade presque ordinaire.
Il y a trois ans, il est parti pour l'autre bout du monde et les soirs d'ennui tu l'imaginais, lui si blond et les yeux si bleus, perdu au beau milieu de cette masse d'individus aux cheveux et aux yeux noirs, européen insignifiant égaré chez les dragons rouges. Tu voudrais penser aux deux années passées à ses côtés, à la joie que sa présence t'apportait – mais tu ne peux pas t'empêcher de te dire qu'il t'a laissé derrière. Une fois de plus, il t'a laissé derrière. Sans même se retourner. Tu le savais, que quand il reviendrait tout serait changé.
Aujourd'hui, sous tes yeux il embrasse sa femme.
Et toi, monsieur le témoin habillé de son plus beau costume, tu rêves une dernière fois à ce que tu n'auras jamais. Ce baiser amoureux, heureux – sous les regards attendris et envieux. Mais toi ce n'est pas cette fille au teint de porcelaine que tu désires. C'est le mari aux yeux fous.
Est-ce mal ? Il n'existe pas, celui qui pourrait te jeter la première pierre. Personne ne peut se vanter d'avoir toujours su aimer « comme il fallait ». Le peut-on seulement ? Et toi, tu savais, à aucun moment tu n'aurais pu ignorer qu'il ne te regarderait pas comme tu le contemplais. Tu as préféré taire ce qui n'aurait pas su être entendu. Qui pourrait te blâmer ? Non, tu le sais. Tu n'es coupable de rien et la seule chose qui t'effraie, dans tout cela, c'est de lui faire du mal, à lui. On oublie trop souvent qu'il est parfois aussi difficile et douloureux d'être celui qu'on aime que d'être celui qui aime. Alors tu te tais, et tu somnoles éveillé – dans un drôle d'état en vérité.
Tu ne te réveilles de ta neurasthénie que lorsque tu t'aperçois qu'il te fait face, dans un coin couvert aux regards du large domaine sur lequel se déroulent les festivités – tu ignores comment tu as bien pu y atterrir, mais tu as un autre problème plus gênant encore. Il te parle, tu ne sais pas bien de quoi, tu as sûrement trop bu, voilà ce à quoi ça mène. La conversation est banale mais tu as l'impression d'avoir fait un plongeon brutal dans la quatrième dimension, comme si rien, plus rien n'était à sa place. Et c'est comme ça que, sans que tu saches vraiment comment, vous en arrivez à parler de T. Vieille histoire tabou entre vous, remise sur le tapis un drôle de jour, dans une drôle de situation. Tu cherches des yeux quelqu'un à héler, une corde de sortie salvatrice, mais dans ce coin ne se sont aventurés que ceux qui avaient surestimé leur résistance à l'alcool. Sans trop te mouiller, tu réponds vaguement à ses questions, tu ne sais pas où il veut en venir. Tu te demandes distraitement quel était l'intérêt de venir t'en parler le soir de son mariage, ce que cela pouvait bien lui apporter de te rappeler qu'en plus de porter un anneau à son doigt, il ne t'a jamais choisi. Tu ne lui en veux pas – pas consciemment -, tu essaies de te persuader qu'il est naïf au point de croire que tout est oublié. Que le temps a passé sous les ponts, et qu'il a tout embarqué.
Tu ne lui en veux pas, certes, mais tu ne peux pas non plus ignorer aveuglément le poignard qu'il est en train de t'enfoncer dans le ventre, et la fascination avec laquelle il semble le tourner et le retourner encore. Au travers des réponses monosyllabiques que tu lui accordes, tu te souviens de T. et de ses yeux noirs, perles obsidienne incroyablement profondes. Mortellement désirables. Tu te rappelles des nuits passées contre son corps si beau, si tendre contre le tien tremblant – cette façon adorable qu'il avait eu de te toucher, alors que vous deux saviez que ce n'était pas lui que tu voulais. Tu te rappelles cet accord tacite, et puis tu te souviens du soir où cet homme si droit qui se tient devant toi t'avait avoué avoir couché avec lui. Et oui, tu l'avais détesté parce qu'il avait choisi un homme et que cela n'était pas toi. Comment cela pouvait-il ne pas être toi ? Tu avais toujours été là, empli de désir pour lui – et c'était un autre qu'il était allé chercher, pour « essayer ». Quelle cruauté. Innocente, peut-être. Mais cruauté toujours.
« Tu l'aimais, non ? », ose-t-il te demander, d'une petite voix, presque timide.
Trois ans plus tard, avec toute sa bonne fois scandaleuse, complètement et irrémédiablement aveugle, c'est ce qu'il trouve à te dire... - mais le pire c'est qu'il semble réellement attendre ta réponse. Pendant un instant, tu le regardes, bêtement somme toute, la bouche légèrement entrouverte, juste assez pour laisser un petit filet d'air vital, et tu cherches vaguement, sans grande conviction, ce que tu pourrais bien lui répondre.
Et puis, finalement, tu lâches :
« Non, je ne l'aimais pas. Je ne l'ai jamais aimé. Je pensais que tu le savais. Je veux dire... Tu aurais dû le savoir.
- Comment l'aurais-je su ? objecte-t-il. Quand je t'ai avoué avoir essayé les hommes avec lui, tu as littéralement fondu en larmes...
- Ce n'était pas pour ça. Certainement pas parce que je l'aimais. Mais toi... tu n'as jamais rien compris, n'est-ce pas ?
- Compris quoi ? » demande-t-il – et c'est trop.
Tu te dis qu'au fond, c'est surtout parce qu'il n'a jamais rien voulu voir. Toutes les preuves étaient là, sous son nez, lui criant ce qui n'allait pas – ce qui n'était jamais allé. Combien de
fois l'as-tu regardé trop longtemps, trop intensément ? Combien de fois tes mains se sont-elles posées sur lui, faussement innocentes ? Bien sûr, il savait que tu préférais les hommes – mais
pourquoi n'a-t-il jamais compris que c'était lui, parmi tous, que tu désirais ? Comment pouvait-il être si aveugle ? N'importe qui aurait pu le voir, aussi simplement qu'additionner deux et deux
et trouver quatre. Fallait-il aussi qu'il soit sourd, et insensible – terriblement, irrémédiablement obtus. Et c'était au moment où tu avais décidé de tout lui avouer, après ce fameux incident
« T. », qu'il avait décidé de partir de l'autre côté de la planète – coïncidence détestable. Mais tout de même, ces larmes à l'aéroport, l'étreinte trop longue et trop forte, ces lettres
déchirantes, ces « tu me manques » à peine étouffés au téléphone les premiers six mois, ces silences allongés lourds de sens, tout cela n'aurait-il pas dû suffire à quiconque pour comprendre
?
Oui, tu es là ce soir, comme n'importe quel ami digne de ce nom le serait, tu portes un beau costume noir dont tu es très fier et tu as donné les alliances à l'homme que tu aimes et à sa fiancée – à sa femme, maintenant, c'est ce qu'il faut dire – mais cela peut-il donc justifier cette incertitude ? Non, même ton dévouement ne peut pas jouer en sa faveur. Il ne peut pas se voiler la face à ce point, ce n'est tout bonnement pas possible. Mais qu'attend-il, lorsqu'il te pose cette question ? Veut-il que tu te taises, encore ? Qu'elle est tyrannique, cette ignorance.
Tu ne lui en veux pas, certes. Mais ce soir, c'en est fini de son innocence.
Il ne bouge pas quand tu t'avances vers lui. C'est étrange, parce qu'à chaque fois que tu as imaginé cette scène – et tu l'as fait souvent, si souvent à vrai dire -, tu l'as vu reculer. Ça ne faisait pas de lui un couard, mais parfois fuir est une façon comme une autre de se faire comprendre. Toujours, il reculait, te signifiant qu'avancer n'était pas une bonne idée, qu'elle ne le serait jamais. Même dans tes rêves, il ne se donnait pas à toi. Jamais. Et pourtant ce soir, il ne bouge pas quand tu t'avances vers lui. Ne sent-il pas le danger ? Peut-être se sent-il protégé derrière l'alliance à son annulaire. Il te regarde alors que tu t'approches, et il n'y a pas de peur dans ses yeux. Aucune crainte, même lorsque tu te penches sur lui. Même pas d'appréhension.
« Ça », expliques-tu à son oreille, avec plus de douceur que tu te croyais capable. Il frémit à la sensation de ton souffle sur son cou, et tu te sens fondre. Il ne sait pas, te dis-tu. Il ne sait pas l'effet qu'il me fait. Il n'en a pas la moindre idée. Et puis voilà, tu l'embrasses. Tu l'embrasses et il se laisse faire. Tu le prends dans tes bras et il pose ses mains sur tes hanches. Tu ne comprends rien, tu penses qu'il a trop bu, qu'il ne sait plus ce qu'il fait, mais tu n'es pas assez fou pour le réveiller de sa torpeur. En attendant qu'il reprenne conscience, tu te repais de ses lèvres comme d'un festin – il faut dire que tu avais faim, si faim de lui pendant tout ce temps. Tu prends tout ce que tu peux recevoir, tu donnes tout ce que tu es en mesure de lui offrir, il te semble que les secondes te sont comptées. Soudainement il frémit contre ta bouche et tu prends peur, tu te redresses légèrement, tu quittes cet endroit où le paradis se mêle à l'enfer et tu le regardes. Tu as l'air de ces Jésus de tous les jours, qui tendent la joue pour se faire battre. Et le coup fait mal, bien plus que tu ne l'aurais imaginé. Tu reconnais la douleur, mais elle n'avait jamais été aussi puissance. Destructrice, mais surtout désolante.
Ses yeux sont fixés sur la bague qu'il porte.
Il ne te faut bien longtemps avant de reprendre ta place. En quelques secondes, tu es déjà loin de lui. A quelques pas seulement, pourtant – des pas qui ont l'air de fossés. Il a l'air perdu et
une voix mesquine, réveillée par ta peur de le perdre sans doute, te murmure c'est bien fait pour lui. Tu ne l'écoutes pas. Tu t'en veux, parce que tu
as brisé le masque, rompu le lien qui retenait ton coeur d'essayer de toucher le sien. Tu as bouleversé l'équilibre, le soir où pourtant tout était déjà joué. Et tu as perdu. Tu n'avais pas grand
chose ; maintenant tu n'as plus rien.
Puisqu'il faut le dire, alors tu lui soupires, un tremolo dans la voix, « je t'aime ». Un beau mot, aimer, mais bien mal à propos, tu le sais. Il ne répond pas – tu ne lui en laisses pas le temps. « Et je renonce. Enfin, je renonce », lui annonces-tu. De belles paroles, mais tu espères qu'il te croira, et qu'un jour il osera de nouveau faire un pas vers toi. Et tu t'en vas.
Sans même remarquer que dans ton dos, les larmes inondent ses joues.
*
Il est cinq heures, et tu ne dors pas. Tu en as l'habitude, ces derniers temps le sommeil semble te fuir – et tu ne cours pas vraiment après lui. Le trouver, ce n'est pas tant ça qui te gêne... mais plutôt le perdre. Tu ne veux pas te réveiller, empli d'un désir dont tu ne te détaches qu'à l'aide d'une imagination qui te laisse toujours plus vide qu'au départ. Toujours plus seul. Tu ne veux pas non plus te réveiller sur un oreiller moite de tes larmes, qui te rappelle la faiblesse, extrême, qui te fait tant honte. N'ayant rien de mieux à faire, tu fixes ton plafond et apprends par coeur les rainures de la poutre de bois lourd. D'habitude, tu lirais, mais d'une façon ou d'une autre, ces derniers temps les protagonistes masculins finissent indubitablement par lui ressembler. Dans un sursaut de volonté et pour t'occuper plus pour que par envie, tu te lèves et vas aux toilettes. Tu en profites pour te passer de l'eau sur le visage, te rafraîchir la peau qui devient lourde et que l'insomnie a rendu moite – comme un vieux chiffon usé. En relevant la tête, tu tombes sur ton reflet, image qui reste floue sans tes lentilles mais dont tu distingues une sorte d'air narquois. Si tu t'écoutais, en cet instant précis, tu te cracherais à la figure. A défaut de pouvoir t'envoyer un direct du droit – tu n'es pas superstitieux mais tu ne veux pas tenter le diable en cassant ton miroir. Sept ans de malheur, très peu pour toi. Tu espères te relever de ton amour impossible un peu plus tôt que ça.
Par désespoir de cause et par désœuvrement, tu hausses les épaules, geste facile qui n'engage à rien, et tu retournes à tes draps. Ou plutôt, tu voulais y retourner, mais c'était avant de tomber sur ton portable dont tu n'a pas entendu le vibreur depuis la salle de bains. Ton portable qui t'annonce de façon génialement impersonnelle, sans pouvoir se douter de l'importance de cette information – pauvre tas de ferraille -, que L. a cherché à te joindre et qu'il t'a laissé un message. Sans prendre le temps de réaliser, tu appelles ton répondeur et consomme scrupuleusement la monotonie rassurante de la voix de ta boite vocale. Vous avez un nouveau message, aujourd'hui à cinq heures douze.
Et puis sa voix retentit. Comme un glas ?
Non. En vérité, plutôt comme un murmure.
Un long murmure, comme le mouvement de la mer qui remonte jusqu'à la marée haute.
Jusqu'à te submerger totalement.
« Écoute D., je pense qu'il faut qu'on parle. Je veux dire... il faut que je te parle. Je sais que t'appeler à cinq heures est un peu étrange de ma part mais voilà, je ne veux pas t'entendre. Si je t'entends, je suis sûr de ne pas te dire la moitié du quart de ce que je veux te dire. Tu comprends ?
La vérité, D., la vérité, c'est que ce n'est pas juste. Tu peux penser ce que tu veux mais tu n'es pas juste. Tu n'as pas le droit de m'embrasser le soir de mon mariage, alors que tu viens de me complimenter sur ma compagne. Tu n'as pas le droit de me serrer si fort, de t'imprimer en moi alors que nos chemins divergent. Tu n'as pas le droit de me dire je t'aime si c'est pour partir, et tu devais partir. Tu n'as pas le droit de me faire comprendre que tes sentiments sont vieux de plusieurs années, qu'ils ont survécu au temps comme à la distance, tu n'as pas le droit de me dire ça. Et tu n'as pas le droit de me laisser après ça. Mais il fallait que tu me laisses, n'est-ce pas ?
Et maintenant, que dois-je faire de ces regrets, de ces remords que tu m'as donnés ? Tu ne réalises pas. Non, sincèrement je crois que tu ne réalises pas ce que tu m'as fait. Tu m'as offert un choix, D. Un choix que j'aurais voulu ne pas avoir à faire. J'ai d'un côté une femme merveilleuse, belle comme le jour qui se lève, ardente et surprenante. Une femme qui m'a voulu dès le premier instant et qui a fini par m'avoir, totalement. Une femme qui s'est donnée à moi, sans concession, et qui a choisi pour moi de quitter pays, amis, famille et repères. De l'autre, peux-tu me dire ce que tu peux m'apporter d'aussi incroyable ? Nous sommes tous les deux des hommes, et même si je sais que ce n'est pas une raison, cela reste moins facile qu'un mariage dans les normes. Si je quitte le chemin sur lequel je suis engagé, peux-tu me dire où je vais ?
… Mais ce n'est pas ça que je voulais te dire. Pas uniquement. Je voulais te dire que ce qui n'est pas juste, c'est d'avoir attendu ce moment précis, ce moment où rien n'est plus possible sans faire de mal à personne, sans faire deux malheureux – car je le serai plus encore que celui ou celle que je ne choisirai pas, crois-moi... - Il y a trois ans, avant que je parte en Chine, j'aurais accepté tous les risques. Il faut que tu saches que si je suis parti, c'était aussi pour te fuir. Tu sais, j'ai essayé avec T. parce que je voulais comprendre, et savoir à quoi m'en tenir. La vérité, c'est que ça n'a pas marché, ce n'était pas désagréable mais ça ne valait rien à côté de ce que je pouvais ressentir avec une fille. Ça n'a pas marché, mais ça ne m'a pas retiré le désir que je ressentais pour toi. Tu comprends ce que je veux te dire ? Je ne pouvais pas, je ne pouvais pas si ce n'était pas toi. Mais tu as pleuré et j'ai cru que tu l'aimais. J'ai cru que tu l'aimais et je suis parti pour ne rien gâcher – surtout pas, surtout pas notre amitié. C'était là qu'il fallait me retenir. C'était là qu'il fallait me dire je t'aime, D. C'était là, et pas trois ans après. Pas le soir de mon mariage. Pas comme ça... Non, pas comme ça.
Tu veux que je te dise ? ...
On s'aime toujours trop tard.
On s'aime toujours trop tard...
Pour effacer, fai... »
Tu ne fais rien du tout, tu refermes le clapet de ton portable et le laisse tomber sur ton matelas, le regardant d'un œil vide. C'est étrange, tu ne pleures pas. Tout au long du message, tu pensais que tu le ferais mais c'est comme si tu étais au delà des larmes. Tu as plutôt envie de rire. On s'aime toujours trop tard. Tu ne sais pas si c'est vrai, mais en tout cas une chose est sûre, on s'aime toujours n'importe comment. Et tu as plutôt envie d'en rire. Un rire bien jaune, pour tous ces œufs cassés... qui n'ont d'ailleurs jamais fait d'omelettes. Tu divagues, ça fait moins mal. Quoique.
Oh tu ne pleures pas certes, mais tout de même, tu n'as pas l'air fier, c'est le moins qu'on puisse dire. Tu grimaces comme si tes pleurs restaient bloqués quelque part entre ton nez et ta bouche – ça semble un peu douloureux, mais surtout extrêmement désagréable. Tu n'es pas beau à voir. De rage, ou quelque chose qui y ressemble, tu frappes tes coussins, ça ne sert à rien mais ça défoule. Quoique.
Avec effarement, tu regardes fixement ton portable alors qu'il se remet à vibrer et que L. s'affiche. Tu ne décroches pas, tu refuses l'appel, préférant fuir. L'accalmie est pourtant courte. Peu après, c'est en effet ton répondeur qui t'appelle... et cette fois tu réponds.
Sa voix tremble ; toi aussi.
« Ouvre la porte, puisque tu es réveillé. Je veux te voir. »
N'importe comment.
Vraiment n'importe comment.
Tu sautes du lit et cours vers la porte, obstacle futile qui ne peut rien contre ta volonté – il est là. Sur le pas de ta porte, il danse d'un pas sur l'autre. Il est là et ne semble pas en mener plus large que toi. Il fixe le sol, le paillasson immonde au WELCOME détonnant. Et c'est vrai qu'il est le bienvenu. Il peut te frapper, te dire que tu n'es pas juste, que tu n'avais pas le droit, ça te va. Tout te va, du moment qu'il est là. Est-ce stupide ? C'est du moins la façon dont tu l'aimes.
Quand il relève les yeux, tu n'as pas le temps de reprendre ta respiration... Il te tient déjà dans ses bras. Il te sert si fort que tu en as l'impression qu'il veut te rendre la monnaie de ta pièce, « s'imprimer en toi » comme il a dit, et si cela ne te plaisait pas tant, tu pourrais lui dire que ce n'est pas la peine, qu'il l'est déjà, en toi, qu'il est déjà partout. Tu te tais, tu le serres toi aussi. Cela veut bien dire ce que tu veux qu'il comprenne, finalement. Tu ne mesures pas ta chance, quand il relève la tête vers toi et qu'il t'embrasse. Tu devrais dormir – peut-être le fais-tu, peut-être n'est-ce qu'un rêve... ça serait plus logique – et le réveil sera aussi horrible que d'habitude. Plus que d'habitude, même, puisque ce rêve-là t'autorise l'espoir, arme à double tranchant. Mais tu n'y penses pas. Tu l'embrasses, tu joues avec sa bouche, tu t'y abreuves, vos jambes mêlées les une aux autres parviennent à se frayer un chemin vers l'intérieur et tu refermes la porte derrière vous.
Le son de la serrure signe la fin de la raison.
Elle est presque effrayante, la frénésie qui t'emporte. Elle te guide si bien que tu n'as plus besoin de penser, il n'y a plus que le désir et l'instinct, tu es contre lui comme si tu avais bu, tes mains titubent sur son torse – et tu réalises que vous êtes déjà peau contre peau. Il t'électrise, littéralement. Tu es sûr qu'à toi seul tu atteins la puissance du nucléaire, si sa bouche se pose dans ton cou. A aucun moment tu ne lui demandes s'il sait ce qu'il fait, tu préfères le croire dur comme fer, aussi dur que son désir que tu sens entre ses jambes, contre toi. Il te donne des ailes, et tu te sens planer, bien loin de toute ta petite vie. Il te rend meilleur. Il l'a peut-être toujours fait, d'ailleurs.
Il embrasse ta peau et chaque endroit qu'il touche semble brûler – d'un feu qui ne meurt pas. Puis il reprend ta bouche et lorsqu'il s'écarte, il est nu. Tu frémis. Oh, tu le veux. Tu le veux si fort que tu en as mal. C'est une douleur que tu n'avais encore jamais expérimentée, à la fois violente et douçâtre. Ses mains se perdent dans tes cheveux bruns et quelques mèches des siens heurtent avec douceur ton visage, il est proche, si proche – quasiment en toi déjà. Atteint semble-t-il de la même fièvre, il te touche pourtant sans hâte, presque avec délicatesse et tu as l'impression de lui être infiniment précieux. C'est si beau que tu n'en rêvais même pas.
Lorsque sous toi il s'allonge, les bras en croix comme une offrande, tu laisses enfin couler quelques larmes, que tu ne sais à quoi attribuer. Il ne cherche pas à les essuyer, au contraire, il les contemple, comme fasciné par leur spectacle, puis te sourit. Alors tu te penches, et tu l'embrasses encore.
Oh oui, tu l'embrasses encore...
Et partout.
Avec un parfait mimétisme, tu frissonnes quand il frisonne, tu gémis quand il gémit, tu respires au même rythme que lui. Tu es au dessus de lui mais c'est lui qui te guide, et si c'est toi qui mènes la danse, ce n'est que parce que ses yeux t'encouragent. Ses yeux te prient – et tu ne les quittes pas, à aucun moment tu les quittes quand tu recouvres son sexe de tes mains et que sa tête se balance légèrement en arrière. Tu le couves du regard, tu jalouses l'air qu'il avale. Tu ne contrôles plus grand chose, tu laisses faire, tu laisses parler cette voix brimée trop longtemps, la voix du désir. Et toujours dans ses yeux tu plonges sur lui et le prends en toi. Comme une première fois.
Tu n'y étais pas préparé. Tu ne pouvais pas imaginer l'expression qui effleurerait son visage, c'est en dehors des mots, bien sûr il a la douleur et le plaisir, mais ce qui compte ce n'est pas ça, ce qui compte c'est son visage, ses traits, c'est sa jouissance à lui. Ce qui compte c'est lui, ce n'est pas toi. C'est sa présence, en toi, contre toi, pour toi. Est-ce que tu peux le redire ? Il faut que tu le redises.
« Je t'aime. »
Et c'est quand son visage s'éclaire d'un sourire solaire pour toute réponse que tu te rends compte que rien ne sera plus jamais pareil. Tout peut arriver, ça n'a pas d'importance – ou beaucoup moins. Tu sais qu'il n'est pas à toi à proprement parler, et que chez lui une femme l'attend, se demandant où il peut bien être, craignant peut-être, et avec raison, qu'il ne soit avec une autre. Sera-t-elle rassurée quand elle apprendra qu'il était avec toi ou comprendra-t-elle ce que cela signifie ? Pleurera-t-elle, comme toi tu as pleuré ? C'est étrange, en réalité, car tu ne le lui souhaites pas. Tu compatis plutôt. Tu ne pourras pas te réjouir pour elle s'il décide d'aller la retrouver mais tu ne lui en voudras pas, pas plus qu'à lui, finalement. Ce sera triste, c'est vrai. Mais il te restera ce souvenir.
Le souvenir de ce moment, de cette ivresse.
Le souvenir de ce sourire.
*
Tu ne lui demandes pas ce qu'il compte faire. Tu penses qu'il ne le sait pas plus que toi, et de toute façon tu n'oses pas – ce serait comme une profanation, le piétinement impie d'un moment pur, d'un de ces instants qui ne mentent pas. Vous n'avez pas réfléchi, et il est encore trop tôt pour le faire. Vous partagez ton lit, tu n'en reviens toujours pas. Les yeux dans les yeux vous vous faites face, et tu lis dans les siens le trouble, l'envie de recommencer, la culpabilité et la tendresse. La fièvre semble retombée, mais en ce qui te concerne, tu sais qu'elle ne le sera jamais.
« Je le savais, dit-il soudainement, coupant le silence.
- Quoi ?
- Qu'avec toi ce serait complètement différent. »
Encore une fois, il t'embrasse. Tu penses qu'il faut que tu fasses attention, que tu ne t'y habitues surtout pas, même si ça semble étrangement normal. C'est un peu comme si vous aviez toujours été ensemble, c'est tellement évident. Tu frissonnes lorsque tu sens à nouveau naître son désir, mais tu exultes. Tu as toi aussi tant envie de lui, après tout.
Il ne dit pas je t'aime, mais tu l'entends quand même. Tu respectes son silence, qui est fait, tu t'en doutes, pour vous protéger d'une trop grande espérance – il ne veut pas oublier sa femme, et il ne veut pas te donner ce qu'il pourrait avoir à te reprendre ensuite. Mais il ne te ment pas, et tu devines ce qu'il ne cache pas vraiment. Alors tu te dis que si on s'aime toujours trop tard, on s'aime aussi bien trop tôt. On s'aime n'importe comment, c'est probable.
En vérité, on s'aime surtout comme on peut.
Et ce n'est pas si mal.
Fin.
Nao.