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Histoires.

Lundi 29 décembre 2008

[Résultat d'un pari fait avec ma mère.]


Les phares des voitures éclairent par intermittence les vitrines des magasins qui s'éteignent les uns à la suite des autres et que les grillages métalliques viennent décorer pour la nuit et le jour suivant, jour de fête à des kilomètres de toute idée de travail. Il est dix-huit heure trente, les employés se saluent, se souhaitent une bonne soirée. Ils se séparent devant leurs boutiques, se disent à après demain et se sourient, peut-être pour la seule fois de l'année. Après tout ce soir est un soir spécial. Les familles se renouent, on oublie la trahison du beau père, les hypocrisies s'effacent, les méchancetés sont mises de côté pour un temps. Ce soir on apprend à s'aimer, ça ne mange pas de pain et demain, tout sera oublié.


Dans le caniveau, des résidus de neige se battent contre le souffle chaud qu'exhalent les moteurs, vrombissant dans la nuit tombée si tôt. C'est une nuit perdue en plein coeur de l'hiver, juste après son solstice, presque la nuit la plus longue de l'année. Hélas, les amas de flocons sont déjà devenus noirs avec la saleté de la ville et forment une bouillie disparate dégoûtante, que personne ne toucherait pour rien au monde. Ils ne feront pas de bonhomme de neige, les parents empêchent leurs enfants de les approcher. Peut-être le regrettent-ils ? Car malgré tout ce soir, c'est aussi un peu le bal des oubliés. La nuit où la solitude se fait évidente et étouffante comme jamais, où la vieillesse est le fardeau le plus lourd que l'on pourrait porter, où la mélancolie est exaltée à son paroxysme. C'est un soir de fête, de partage, de bonne humeur. Un soir où il est pourtant si facile d'oublier celui esseulé, celui qui ne sied pas à sa tablée. Le soir le plus suicidaire de l'année.


Ils avaient dit : Un jour nous partirons, c'est ce pourquoi nous avons été élevés et chéris. Un jour nous partirons pour les remercier, nous trônerons au milieu d'eux et éclairerons leurs visages de sourires, nous réchaufferons leurs coeurs endurcis par l'hiver. Nous garderons leurs présents comme des trésors puis ils viendront les chercher et nous leurs transmettrons. Cela ne durera pas longtemps mais quelle joie cela sera ! Quelle joie de pouvoir les rendre heureux ! Ils le croyaient tous, sans exception. C'était pour ça, et pour nulle autre raison, qu'ils vivaient.


Pendant toute l'année, ils se préparaient à la dure sélection. Ils se faisaient aussi beaux que possibles, grandissaient le mieux qu'ils pouvaient dans l'espoir d'être choisis, mais les yeux experts de leurs gardiens étaient sans faille et sans pitié. Il fallait être absolument parfait. Chaque année, seul un certain nombre d'entre eux partaient, repus de satisfaction et de confiance en l'avenir, envahis par l'impatience à l'idée de découvrir bientôt la famille qu'ils s'efforceraient tous de combler. Ceux qui restaient les fécilitaient avec emphase mais une sourde amertume, remettant leurs espoirs à l'année suivante, se jurant de redoubler d'efforts qui, après tout, finiraient bien par payer.


Quand on l'avait regardé et examiné sous toutes les coutures cette année-là, il avait attendu le verdict avec appréhension. Celui-là est bon. On le prend. Il avait cru mourir de joie, littéralement, en entendant les mots qu'ils désiraient tellement. Ses frères et soeurs s'étaient empressés de lui souhaiter un bon voyage, emplis surtout de fierté mais un peu de jalousie. Lui flottait sur un nuage, ce qui l'avait empêché de se plaindre de l'exiguité du car qui les avaient transportés en ville. En ville ! Quelle chance ! Il avait tant de fois imaginé les lumières, la chaleur, l'effervescence des citadins, un monde si différent de sa campagne où les maisons se comptaient sans demander beaucoup d'effort. Ce qu'il avait découvert lorsqu'on l'avait posé là avait comblé ses attentes : la ville était immense, il le sentait. Il était certain qu'un passant allait vite le choisir et l'emmener chez lui : il était assez petit, n'était donc pas bien lourd ni trop encombrant, ce qui faisait de lui l'idéal pour un appartement en ville. Il avait confiance.


Pourtant, les autres avaient été choisis avant lui. Il avait commencé à s'inquiéter lorsqu'ils n'avaient plus été que cinq, et à présent il est le dernier alors que le magasin ferme pour la dernière fois avant Noël. Le jour pour lequel il était né. Plus personne ne viendra l'acheter, la fête se fera sans lui. La fête pour laquelle il voulait mourir. Oh, s'il pouvait pleurer, il le ferait, il pleurerait toutes les larmes de son corps si seulement c'était dans ses capacités. Il ne lui reste plus qu'à attendre la mort à présent, le trépas qui viendra vite de toutes façons puisqu'il ne peut plus s'alimenter correctement. On va sûrement le jeter dans le caniveau, cela attristera-t-il seulement quelqu'un ou bien aura-t-il vraiment vécu une vie qui ne rimait à rien ? A cette question, personne ne lui répondra, pour la bonne raison que personne n'en a cure, en vérité. Non, personne ne se soucie du sapin oublié sur son présentoir, dans le froid d'une nuit de Noël. Ce sapin à qui personne ne chantera Mon beau sapin, Roi des forêts, que j'aime ta verdure...


Fin.

 

Par Nao
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Jeudi 18 septembre 2008

J'ai laissé tant de temps s'évaporer entre tes respirations. Entends-tu le souffle lourd qui pèse sur tes poumons ? Je te l'ai infligé sans le savoir, sans vraiment y croire. Sens-tu le poids insupportable du soleil qui pèse comme un fardeau sur tes épaules ? Ce devait être son rôle. Je l'ai rendu trop lumineux pour tes yeux et je t'ai caché toutes les meilleures manières d'être heureux. J'ai voulu te voir grandir et je t'ai fait enfant. Je t'ai fait faible et ignorant.

Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps se blesser le long de tes veines et t'ai infligé ainsi tant de douleurs vaines. J'ai laissé tant de peines corrompre ton sang, tant de longs et insupportables tourments. J'ai permis trop de larmes, de batailles et si peu de victoires. Si peu de victoires. Tu t'es battu aveuglément pour la gloire, pour ma gloire. Tu es devenu informe, abîmé. Tu t'es perdu, gâté ; je n'ai pas su ou pas voulu t'aider. Je me suis trop de fois détourné. J'ai fait le sourd, l'aveugle et par dessus tout le muet et l'infirme. Quand ton besoin de moi était le plus éclatant, le plus immense, j'ai préféré le croire infime.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps espacer tes espoirs. Je t'ai donné quelques droits, pour beaucoup trop de devoirs. Je t'ai alourdi de tâches en continuant de cultiver tes défaillances. Cette vie que je t'ai octroyée, je t'ai chargé de tant de raisons de la fuir, je t'ai tant poussé à l'errance. J'ai mis trop de beauté et j'ai oublié de cacher la laideur. Je t'ai abreuvé de lumière et pourtant, je t'ai accablé de noirceur. J'ai trop aimé les paradoxes. Mon sacerdoce. Tu es jeune, si jeune contre cet infini que je voulais te voir atteindre. Si jeune pour cette sagesse que, dans mes plans, tu devais étreindre.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps rendre ton corps si sec, si froid. Je ne t'ai pas appris comment contourner mes lois. La vieillesse, la finalité, l'irrémédiable destinée, les démons que j'ai pu créer, j'ai voulu que tu les affrontes tous. Cependant, je n'ai pas pu te guider lorsque tu m'appelais à la rescousse. J'aurais dû mieux t'apprendre la contingence, la délivrance, afin que tu ne te sentes pas si déterminé, si enchaîné. J'aurais dû te faire plus véloce, que tu puisses échapper à ces bêtes féroces. Je t'ai mis tant d'obstacles, tant d'embûches, tu étais comme un intrus dans une ruche. Tu es devenu l'animal sauvage sans foi ni loi qui dévore et le mouton malingre et souffreteux que l'on dévore. Je t'ai crée loup pour toi-même. Quels odieux stratagèmes.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps, regarde-toi, les genoux au sol et la tête posée contre la Terre, ta mère, j'ai laissé tant de temps s'enfuir. Trop de temps mourir. Et pourtant ces injustices, ces supplices, je ne les ai pas voulus. M'entends-tu ? Je ne les ai pas voulus. Mais pourrais-tu m'entendre, me comprendre ? Moi qui t'ai tant égaré, pourrais-tu me pardonner ? Il te faudrait absoudre les pêchés d'un vieillard et je t'en implore aujourd'hui. J'ignore si ma prière te parvient ; tu t'es détourné depuis longtemps d'un père dont tu n'avais hérité que de soucis.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps nous éloigner. Le fossé entre nous s'est mué en une large crevasse, comme une bouche béante prête à t'avaler ; elle ne ferait de toi qu'une seule bouchée. J'ai laissé tant de temps se déverser, comme une cascade qui aurait noyé tous nos soupirs. Tant et si bien qu'à présent, il ne me suffit plus d'une pensée pour t'embrasser, au contraire, et plusieurs prières les mains liées sont tout juste bonnes à me laisser espérer y parvenir.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps corrompre mes idéaux. Le temps d'effacer, d'atténuer tes cris, ceux qui m'appelaient Seigneur ou Père, le temps de perdre tes sanglots. Un temps précieux, inestimable. Un temps irremplaçable. J'ai laissé tant de temps. Tu étais mon serviteur, ma création, ma chose, mon enfant. Je t'ai fait misérable, il est vrai. Je t'ai fait homme, je t'ai fait épouvantablement simplet. Pourtant jamais tu ne t'es découragé, jamais tu n'as baissé les bras et laissé l'immuable chaîne des temps s'enrouler et se dérouler sans toi. Tu m'as exposé ta témérité et ta persévérance parfaites, tu m'as montré tes si nombreuses réussites, qui n'étaient presque jamais ce que j'avais prévu pour toi. Tu m'as surpris, désarmé. Je me suis perdu en oubliant quelle était la plus belle de mes créatures, et je suis revenu pour te retrouver métamorphosé.
Ton coeur bat.
Tu sais mon fils, je n'ai pas de main, je n'ai pas de corps, mais j'aimerais que tu te souviennes de mon omniprésence. J'ai été longtemps ailleurs, je l'admets, mais je t'en prie entends ma repentance. Je n'ai pas de main, je n'ai pas de corps, c'est pourquoi toutes ces images ne me servent qu'à te faire oublier mon intangibilité et mon éloignement. Je suis là, je veux que tu le saches, que tu te souviennes qu'il te suffit de penser à l'idée que je représente pour que je sois à tes côtés, en un instant. Souviens-toi que tu as tout ce que j'aurais voulu te donner. Ma chair, mon sang et, surtout, ma volonté.
Ton coeur bat.
Et c'est bien mon plus beau combat.

Fin.

Par Nao
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Jeudi 5 juin 2008

[Ecrit pour Camille.]


Je balance mes jambes dans le vide, assis sur le rebord de la Seine. Marrant comme cette eau dégueulasse me semblait attirante il y a quelques temps, marrant comme j’avais envie d’y sauter et de m’y oublier. Sa couleur marronnasse me débecte et j’imagine les poisons morts emportés par le courant, les eaux putrides charriant des montagnes de cadavres en tout genre. A mes yeux, ce sont toutes les déjections des entreprises humaines qui s’en vont avec ce fleuve dont on se sert comme d’une poubelle. Loin de moi à présent l’idée de me considérer comme un déchet.


Ma clope se consume sur le bout de mes doigts et j’hésite à la lâcher. Brûlera, brûlera pas. Je prends une dernière taffe histoire de et je regarde la dernière étincelle aller finir sa course jusque dans l’eau comme une luciole suicidaire, avant de me prendre mes cheveux dans la gueule et de ne plus rien y voir. Je me lève et je respire un bon bol d’air pollué, on n’ira pas dire que ça se sent mais ça se sait, quelle couleur peuvent bien avoir mes poumons à présent que je vis dans cette mégalopole de dingues ?


Je me fonds à la foule presque sans un bruit, puisque je ne dois pas y avoir de visage. Et personne ne remarque l’étui de ma guitare sur mon dos ou le bleu de mes cheveux qui crient pourtant dans l’atmosphère. Personne n’a le temps et moi-même, je m’en fous. Qu’ils m’ignorent s’ils le souhaitent moi je les oublierai si vite qu’on ne se souciera de rien. Je laisse le métro m’entrainer jusqu’à la tour Montparnasse et j’y monte. De là-haut seulement, je peux regarder dans les yeux tous ces buildings et HLM en acier, tous ces passants trop pressés, toutes ces existences ridicules, toutes ces conneries à jamais condamnées à rester irréparables. Cette ville est belle dans ses ignominies, le saviez-vous ?


Les émotions sont ailleurs.


J’ai la mer dans les yeux et la neige dans le cœur, les tornades et les glaciers, les éruptions volcaniques et les tsunamis tatoués partout sur mon corps. Evidemment que ça ne se voit pas, évidemment que parfois j’ai moi-même du mal à les distinguer mais personne n’a le droit de dire que c’est un mensonge, personne n’a le droit de me contredire. Et si jamais vous osez, regardez-moi, osez-le faire, pour une fois.


J’ignore pourquoi je suis là et bon sang qu’est-ce que je peux m’en foutre à présent, j’y suis et c’est bon, j’y suis et tout a l’air parfait. Même si cela ne dure qu’un instant, même si tout s’en va, même si je ne suis rien et que le temps me rattrapera, je suis vivant et heureux, le vent souffle dans mes oreilles et le bruit qui en résulte m’enivre. Je me fous de tous les instants manqués, ce qui a de l’importance ce sont tous ceux, bénins, qui nous soulèvent sans qu’on s’en aperçoive, sans qu’on ne s’y attarde. Ce monde est à vomir, cet air est à vomir, ces hypocrisies sont à vomir mais je me fous de toutes ces défaites.


Les émotions sont ailleurs.


Perché sur cette tour comme sur le toit du monde, je sors ma guitare des ténèbres de son silence et je commence à faire jouer mes doigts abimés sur ses six cordes que j’ai apprises par cœur. Oui, je me sens bien, apocalyptiquement bien comme qui dirait. Et si par hasard vous percevez une mélodie à nulle autre pareille vous envahir jusqu’à vous percer les tympans en plein milieu de votre solitude, ne cherchez plus. C’est mon âme torturée qui vous la livre, qui vous la crache. Levez la tête et vous me verrez, les cheveux bleu électrique comme l’océan autour de ma tête, s’envolant dans la brise froide des auteurs. C’est la houle que je joue, amoureux fou de la mer, cette houle qui me manque comme rien ne m’avait jamais manqué.


J’ai le bonheur instable, l’âme équilibriste. Ne me croyez pas quand je vous affirme que tout va bien car tout va mal. Si je reste ici c’est juste pour être sûr de ne pas perdre, puisque mon orgueil n’a pas de limite. Ne me croyez pas mais faites semblant de le faire, et fermez vos yeux sur la mer de mes notes sans sens. Haïssez-moi, si le cœur vous en dit. Au moins vous ne m’oublierez pas.


Ce n’était pas de ça dont je voulais vous parler à travers ma musique. Ce n’était pas les larmes et les coups qui devaient transparaître mais l’espoir, seulement je n’en ai plus depuis longtemps. Ce n’était pas ces mots désabusés en haut-le-cœur que vous deviez entendre mais une histoire qui pourrait finir bien, peut-être. Je n’en suis plus capable. Et pourtant toujours je reprends cette guitare et je reviens à ces toits, savez-vous pourquoi ?


J’aime cette vie au point de la maudire.


Les émotions sont ailleurs.


Fin.

Par Nao
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Mercredi 4 juin 2008

[Rédaction de Français de Première.]


Le poète est semblable au ruban qui s’enroule et qui glisse sur le vent invisible, doux ou violent. Il est là et déjà ce n’est plus que sensations. La vue se brouille et on ne distingue plus que le tissu léger. Le souffle fatigué de l’air tranché en mille morceaux résonne dans les oreilles. La respiration devient lourde, traînante.


Et tourne, tourne, tourne autour de la vie.


La main de l’enfant saisit la baguette et la serre jusqu’à en faire blanchir ses articulations. Ses petits ongles entaillent sa paume presque jusqu’au sang, pourtant la fillette aux yeux verts ne paraît pas s’en soucier. Sur la scène, ce n’est plus que grâce et don de soi, et ce ruban qui ondule dans l’air comme une note dans le silence. Le poète tournoie autour des mots comme un cri sur une partition, une tâche fluorescente dans la nuit la plus sombre. La petite fille, c’est la vie et le poète la connaît depuis longtemps déjà.


Et tourne, tourne, tourne pour cette abnégation.


Le poète s’envole et raconte aux hommes le comment et le pourquoi. Il n’est plus qu’un ruban arc-en-ciel auréolé de lumière dont ils suivent du regard les oscillations. Tous sont envoûtés par son mouvement insupportablement parfait qui semble ne jamais s’arrêter. A gauche, à droite, en haut, en bas, dans tous les sens, et c’est sans queue ni tête. Les longues tresses blondes de l’enfant, en harmonie avec le flux de cette si simple bande de tissu, semblent pourtant un peu trop lourdes. Tout cela est trop véloce, trop enivrant. Cela a l’air divin, on fixe sans pouvoir s’en détacher, on ne sait plus si c’est l’enfant ou le ruban qui fait cette magie. Si c’est le poète où le monde qui créé ce songe éclatant.


Et tourne, tourne, tourne, l’innocence finit par disparaître.


Car tous déjà désirent cet enchantement, l’homme et sa cupidité prennent le dessus sur l’émerveillement et sa tendresse. Le chérubin à la main souveraine leur appartenait dès l’instant même, cet instant maudit, où ils ont posé les yeux sur le duo du diable. Le ruban ondule toujours et l’agacement se fait ressentir. Le poète chante encore ses mots exaltants et on voudrait pouvoir faire de même ou au moins comprendre. Les hommes ne peuvent rien et, imbéciles qu’ils sont, s’attaquent à ce qu’ils ne peuvent atteindre. L’homme draine l’énergie et le ruban bat de plus belle.


Et tourne, tourne, tourne, l’abandon ne mène à rien.


Ce qui doit arriver arrive. Les hommes détruisent ce qui est si puissamment fragile. Le ruban frétille, jongle avec son propre corps, danse, s’étourdit à trop se démener pour tourner encore. La petite main tremble, l’enfant sue sous l’effort, ses pas s’emmêlent. Et de la même façon, la vie relâche son attention pendant un laps de temps trop long et pourtant si court, le poète abandonné percute un obstacle et s’en retrouve blessé. Cependant, il continue de rêver un peu trop fort.


Et tourne, tourne, tourne, même si ça fait mal.


Comme le ruban, le poète comprend et virevolte sur le cours du temps, grave pour l’éternité ses mots porteurs de sentiments dans le cœur des hommes. Il se laisse emporter par la main de la jolie gamine aux cheveux de Soleil et se débat comme un forcené avec elle contre vents et marées, contre les aléas du monde. Autour de lui, sa poigne de fer le serre dans un étau doré de chaînes aussi douces que la dernière caresse d’un bourreau.


Et tourne, tourne, tourne, il y aura bien quelque chose.


Le poète est toujours à la limite légère entre la réalité et le songe, il semble contrôler les mots mais c’est plus comme un ballet, un concerto. C’est de l’Art, aspiré sournoisement par les autres, toutes ces âmes qui, elles, se démènent uniquement pour vivre à travers cette procuration, qui, elles, profitent de l’émotion née d’un talent qui ne leur appartient pas. Le ruban coule et chacune de ses rondes est un poème que tous les hommes lui volent, violent, sans respect, riant ou pleurant de ses déboires avec petite fille la vie.


Et tourne, tourne, tourne, il n’y a que ça de vrai.


L’enfant tombe, le ruban vole une dernière fois et heurte le sol, déjà la beauté de leurs pas savoureux est oubliée, la foule rit, c’est plus simple de retourner sa veste, et regarde-les comme ils sont ridicules, et ce ruban, là-bas, ne ressemble plus à rien. Des mensonges amers qui poignardent l’être auparavant magnifique et réduit à présent à un morceau de tissu qu’on écrase sans se retourner. L’espoir meurt bien trop tôt.


Et tourne, tourne, tourne, défends les idées d’une magnificence explosée.


Le poète se heurte au monde, il a de trop grands idéaux et ne rentre jamais dans la norme. Des fers invisibles le retiennent et, tel le ruban, il se traîne par terre, immanquablement piétiné. Il garde pourtant une fierté farouche. Il sait qu’il est au dessus d’eux, même si tout ce qu’il ressent ce ne sont que les coups terribles qui le clouent au sol. Et quand le ruban devient si sale qu’il en perd toutes ses belles couleurs, le poète agonise au fond d’un puit.


Et tourne, tourne, tourne, rien n’est jamais perdu.


C’est la ténacité qui permet au rêveur fou qu’est ce grand maître des psaumes de finalement se relever, certes un peu cabossé, certes un peu tordu, et cependant plus fort même qu’au départ. La petite fille, il l’a perdue, mais il tournoie quand même, solitaire. C’est une énergie du désespoir, amère et ténébreuse. Le poète contre les maux par les siens faits de lettres.


Et tourne, tourne, tourne, fais taire les sceptiques.


Le poète fait la guerre et l’amour en son âme et sous sa plume, à l’image de ce ruban qui caresse l’air et fend les cœurs assez ouverts pour se laisser séduire. Il est de ceux qui savent et transmettent, de ceux qui cherchent et se perdent, de ceux qui trouvent et adorent jusqu’à en mourir. Même pour ces hommes qui le meurtrissent et cette vie qu’il a perdue en cours de route. De toutes façons, cette mascarade est sa seule drogue.


Et tourne, tourne, tourne…


Au fond, c’est une histoire d’amour.

Par Nao
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Mercredi 4 juin 2008

[Ecrit pour Wawa.]


Assis dans la bergère du salon, je regarde le soleil se coucher sur la ville. Ses rayons éclairent les quelques géraniums posés sur le rebord de la fenêtre. J'avais mis ça là pour faire comme tout le monde. Ça sonnait assez bien, arrivé à quatre vingt ans, de commencer à prendre soin de quelques plantes. Parfois, le simple fait de savoir qu'il faut empoigner son arrosoir quatre fois par semaine contribue à nous tenir en vie. C'est vrai, dans le fond ces plantes, je m'en tamponne. Mais il y a cette petite voix au fond de ma tête qui me dit « il faut arroser » et j'arrose. Si je ne le fais pas, ils mourront et le soleil se couchera alors sur des fleurs desséchées. Ça ferait mauvais effet.


C'est tout de même étrange, le temps qui passe. Un jour on se croit capable de tout et on se bat pour des idéaux, le lendemain des géraniums nous tiennent en vie. Quelle ironie. Je regarde mes mains sur lesquelles se sont posées des tâches de vieillesse par centaines. Les veines ressortent de ma peau trop pâle, toutes gonflées. Je ne parle même pas des tremblements qui les parcourent, ni de la fragilité évidente qu'elles évoquent. J'ai l'impression qu'hier encore j'avais vingt cinq ans. Je levais le poing en l'air comme si je lançais une attaque, je donnais des baffes avec une aisance assez exceptionnelle. Il a suffi d'une nuit pour faire de moi un homme presque mort.


Je m'extrais du fauteuil lorsque le spectacle de la fin du jour se termine. Je m'aide de mes bras qui cèdent presque sous mon poids et j'en suis toujours aussi surpris. Il faut croire que je ne peux pas m'habituer à cette faiblesse qui caractérise maintenant mon corps. Et pourtant, je ne suis pas à plaindre. Nombre de mes amis sont partis avant moi, d'autres ont été gentiment déposés par leurs familles dans des maisons de repos. La reconnaissance des générations qu'on engendre me laisse toujours bien perplexe. Et plus j'y pense, plus je me rends compte que je n'ai pas été un bon fils, moi non plus. Avec le temps, tout devient relatif. On peut enfin comprendre les erreurs qu'on commettait plus jeune. On entasse les regrets, puisqu'on peut difficilement se repentir auprès des défunts ou des années passées. C'est plutôt triste, en réalité.


Je m'installe dans la chaise qui fait face à la cheminée, probablement l'air absent puisqu'il paraît que je suis toujours ailleurs, du moins c'est une des choses qui semblent énerver ma fille. Je regarde ce qu'il reste des flammes et je me souviens du jour de sa naissance. Qui aurait pu croire que le bébé braillant et tâché de sang qu'on m'a mis devant les yeux le jour où ma femme a accouché deviendrait cette avocate de renom ? Pas moi. Mais je pense pouvoir dire que je me suis toujours laissé dépasser par les événements. Je n'ai pas dit un mot le jour où mon épouse m'a annoncé de but en blanc qu'elle voulait divorcer. Ni lorsque ma fille m'a présenté l'homme qu'elle voulait épouser et avec qui elle voulait emménager. Ni même lorsque mon fils m'a jeté à la figure mes quatre vérités avant de claquer la porte. Je n'ai jamais agi pour retenir ceux qui m'étaient chers.


C'était ce que voulait le temps.

Et ce dernier est toujours allé bien trop vite pour que j'ose songer à le rattraper.


Aujourd'hui, je regarde mes vielles mains attraper le soufflet et je voudrais savoir leur pardonner de ne jamais avoir su atteindre les coeurs que je voulais toucher. Je fais de mon mieux pour produire assez de souffle mais mes mouvements sont bien trop cahotiques. Je me laisse choir dans le fond de la chaise, j'halète sous le poids de mes efforts. Quelle petite nature je fais, à présent. Dans un sursaut de volonté, j'empoigne la cendre qui trône sur le béton de la cheminée, au pied des morceaux de bois qui n'ont pas été consumés. J'ouvre les paumes, je contemple ces particules grises et je ricane. C'est tout ce qu'il me reste. Les sarcasmes. Les remords. Les regards en arrière. La solitude. Et les couchers de soleil.


On m'a dit un jour que c'est se laisser tomber qui est enivrant. Alors je lève mes mains et je lance les cendres au dessus de ma tête.


Elles tombent, comme de la neige.

Et je n'ai plus rien, sinon une vie qui s'en va.


A toute vitesse.


Fin.


Par Nao
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Mercredi 4 juin 2008
[Ecrit pour Apo'.]
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Ils avaient quoi, quatorze ans, quinze peut-être. Cet âge où, finalement, quand bien même on s’en défend, on n’a pas encore vraiment quitté le bac à sable, où l’enfance garde farouchement sa place dans les habitudes, dans chaque geste simple, dans chaque éclat de rire. Comment crois-tu qu’un adolescent puisse encore t’ouvrir une porte donnant sur l’arc-en-ciel qui réside toujours dans le cœur des innocents ? C’est cette amie des premiers jours qui rend tout possible et cet âge-là, c’est un âge magnifique, parce qu’elle n’est pas encore partie et que, pourtant, on n’est plus des enfants. C’est un âge magnifique, parce qu’on a tout en même temps. C’est peut-être aussi pour ça que c’est un âge difficile et qu’il y a de nombreuses âmes qui n’arrivent pas à passer au travers sans s’écorcher la peau.


Alors oui, ils avaient quatorze ou quinze ans et, osons le dire, ils avaient l’âge d’oublier d’être adulte. Ils avançaient à tâtons dans un monde qui n’était pas le leur et, c’est vrai, ils se débrouillaient mieux que quiconque. Mieux qui nous, qui étions empêtrés dans ce merdier depuis des années d’acharnement.


Il faut dire aussi qu’ils étaient deux. Parfois ça aide, de ne pas connaître la solitude et ses peines. Ils étaient deux, oui, complémentaires et opposés. Lui, et Elle. On aurait dit des jumeaux, sauf que j’aurais mis ma main à couper qu’ils étaient amants. Cette communion entre eux était si forte que ça devait être complet, tu vois, une sorte de mélange de l’esprit et du corps. La chair et l’âme.


Elle, elle s’appelait Sol. De Solange, je crois. On n’avait gardé que le Sol parce que ce qu’elle faisait ce n’était pas si loin que ça du démoniaque. Mais elle était belle, mon dieu qu’elle était belle... De longs cheveux dorés qui baignaient de lumière son visage fin et ses yeux verts. Une grâce qui ne semblait pas naturelle, comme si elle était sortie d’un rêve. D’un de ses rêves, à Lui.


Lui, personne n’a jamais su comment il s’appelait et on l’avait surnommé Mi. Parce que do, mi, sol, do ça fait un accord, et que le Do c’était la musique, tu vois. Do, mi, sol, do. C’était leur vie et par procuration, c’était aussi un peu la nôtre, en fin de compte. Nos cœurs battaient leur mesure, ou bien c’était le tamtam des mains de Mi qui donnait le tempo de nos pulsations cardiaques, je ne sais plus vraiment. Toujours est-il que, le soir venu, on oubliait que la journée avait été dure et que le lendemain ne serait pas plus fameux.


Pour nous, ce n’était jamais facile, tu sais. Bien loin de là. On suait pendant des heures trop étendues et trop nombreuses à faire un boulot débile pour des firmes géantes dont les logos brillent toujours un peu trop fort. Mais ces deux-là, ils arrivaient et ils s’installaient tranquillement pendant qu’on se mettait autour d’eux et hop, en deux coups de cuillère à pot ils créaient leur monde. A tel point que le fade de nos jours ternes devenait senteur exotique. Comme si chaque seconde avait sa propre valeur, qu’il fallait être heureux d’être là. Un truc de fous, un truc de vivants, elle aurait dit, Sol. Et Mi aurait souri doucement. C’était comme ça qu’ils étaient, tu vois.


La voix de Sol s’envolait dans les airs et je te jure, quand tu l’écoutais tu devenais incapable de te rappeler l’heure, ou même de distinguer le jour de la nuit, quand tu l’écoutais c’était toute la passion recroquevillée entre tes doigts et tu avais l’impression de faire l’amour à ta femme, et tu te souvenais de ce que ça voulait dire de se sentir entier. Tu touchais l’infini du bout des ongles et tu le lacérais parce que tu avais mal de devoir rester là quand les derniers accords de ses doigts venaient mourir dans le corps de sa guitare rafistolée.


En dessous, il y avait la voix grave de Mi qui venait soutenir les échappées belles de celle de Sol. Tu sais, le chant de Sol en soi était merveilleux mais sans celui de Mi, ce n’était plus rien. C’est un truc qu’on avait tous compris, à force de les voir débarquer tous les deux avec leurs notes de musique sous le bras.


C’est pour ça que le jour où Sol est morte, on savait tous d’avance que Mi n’en avait plus pour longtemps non plus. Mi et ses cheveux noirs ondulés qui coulaient sur son visage comme une mer sacrée, Mi et ses yeux noirs mordorés qui te clouaient sur place si jamais tu croisais leur chemin. Mi et sa douleur apparente que seule Sol savait comment refouler. Sol, je crois qu’on l’a tuée à trop drainer son espoir et sa jeunesse, je pense que son âme était déjà décédée depuis quelques temps quand sa respiration s’est arrêtée.


Je n’ai jamais voulu savoir le fond de l’histoire, tu sais. Je n’aurais pas supporté d’entendre la vérité, si ces ragots étaient vrais, s’il y avait bien eu une tournante ou si tout ça ce n’était que pour salir ses ailes, si les types du crime supposé l’avaient vraiment tuée après coup ou si c’est elle qui avait mis fin à ses jours parce qu’elle ne pouvait pas vivre avec la trace indélébile de la souillure sur elle, si c’est simplement le Soleil qui avait trop attaqué sa peau jusqu’à lui ronger l’os, ou alors si c’était vrai que Mi avait découvert son corps lacéré dans un terrain vague ou bien s’il l’avait plutôt trouvée pendue dans sa chambre. Non, je n’aurais rien pu entendre.


Tout ce que je sais, c’est que les veines de Mi ne se sont certainement pas ouvertes par l’opération du saint esprit, ça fait bien longtemps que personne n’y croit plus, à Dieu et à tout ce qui le touche. Non, même que je me souviens de ce soir-là, je l’ai trouvé, il enlaçait sa guitare et il souriait, tu peux choisir de me croire ou non mais moi je te l’affirme, ce soir-là, il souriait et on aurait dit qu’il avait trouvé le secret du monde, vraiment, il avait l’air heureux, je ne l’avais jamais vu comme ça. Alors moi, je l’ai pris dans mes bras, simplement, parce que je ne savais pas quoi faire d’autre et que ça me semblait naturel, juste là, comme ça. Je l’ai pris dans mes bras comme une petite chose chérie et je me suis pris ses quatorze ou quinze ans en pleine poire.


Il n’était pas encore totalement parti, non, il était encore un peu là, rien qu’un peu et je lui ai dit « Pars, mon fils, pars, tu en as bien le droit. Merci pour tout et bon voyage. Bonne fortune. Je t’aime, mon fils. ». Et là, tue-moi si je mens et bon sang non, je ne mens pas, il a cligné de l’œil et il s’est mis à chantonner leur plus belle chanson. Et ses paupières se sont fermées pour de bon, sur l’inconnu de la mort. J’ai pleuré, non je n’en ai pas honte, j’ai pleuré et j’en serais même plutôt fier, j’ai pleuré leur départ et j’ai pleuré leur innocence, j’ai pleuré le manque qu’ils laissaient derrière eux, la tête enfouie dans le cou de Mi qui ne frémissait plus.


Ils avaient quoi, quatorze ans, quinze peut-être, à tout casser. Et c’étaient mes enfants, d’une certaine façon, c’étaient nos enfants à tous. Tout comme ils nous avaient enfantés eux-mêmes, tu sais, la musique est une énormité capable de réaliser tous les miracles et eux étaient des magiciens. Parce qu’ils avaient la passion. Parce qu’ils vivaient et qu’ils nous le transmettaient.


N’oublie jamais ça, inconscient. N’oublie jamais ça. Ne les oublie pas.


Do, mi, sol, do.

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Fin.

Par Nao
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Mercredi 4 juin 2008

[Ecrit pour Tim.]

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« Un jour, j’vous l’promets, on ira voir Philadelphie et ses palmiers, on regardera le soleil se lever sur la plage et on fermera nos paupières pour graver cette image éternelle. Promis, ouais, on ira boire des bières sous le vent et on s’saoulera à l’air comme à la boisson, on s’ra ivre d’être là-bas, enfin, on s’ra ivre de s’sentir dériver, on s’ra ivre d’être vivants.
Ouais, un de ces quatre, j’vous emmènerai voir Philadelphie. »

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Voilà ce qu’il disait, le vieux Samuel, à tous les sales gosses de sa bande de morpions qui gobaient ses mots comme la sainte parole. Faut dire qu’ils n’avaient que ça comme religion, ces pauvres gamins laissés pour compte, orphelins ou enfants abandonnés, rejetés de la société. Il n’y avait que ce brave Samuel pour leur tendre une main aimante et leur souffler quelques grandes idées de vie, histoire d’avoir un but dans ce monde cinglé d’adultes.

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La rue c’était la jungle pour eux, entre les caïds, les armes à feu sous le bras, la poudre blanche et la prostitution. C’était comme une guerre civile cachée entre quatre immeubles, le monde d’en bas en autarcie n’avait que ça pour faire semblant de pouvoir se débrouiller tout seul et s’enfonçait dans la terreur. A défaut d’apprendre à grandir, les gosses se tuaient à survivre.

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A repenser à tout ça, là, arrivé devant cette croix blanche impersonnelle, je me rends compte que j’ai oublié avec le temps que j’en faisais partie, de notre gang de rescapés, comme on disait fièrement, que l’endroit d’où je viens c’est le gigantesque taudis de cette enfance maudite et que j’ai toujours eu la main de Samuel derrière moi pour me faire avancer.

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J’avais quoi… six ou sept ans à l’époque, quelque chose comme ça. Lui devait en avoir vingt, à peu de choses près, ce gaillard qui m’avait repêché au fond du puits où je m’étais fourré. On avait déjà fait un bout de chemin ensemble quand une balle a arrêté notre course. A trop défendre les autres, je suppose qu’on finit par oublier de se protéger soi-même. La balle, c’était Louis qui aurait dû se la recevoir en pleine tête, mais Samuel en avait décidé autrement.

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Il est mort comme ça et nous, on a filé sans demander notre reste. C’était peut-être un peu salaud de notre part de l’abandonner mais le revolver était toujours chargé et aucun d’entre nous ne tenait à crever aussi. Et v’lan, la page était tournée, on se sentait grand de ne pas pleurer.

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Sans chef, on s’est éclaté en plusieurs groupes, jusqu’à se perdre totalement les uns les autres. Je n’ai aucune idée de ce qu’ils ont bien pu devenir, tous ces petits camarades de galère. Ça fait un sacré bail, ma foi.

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Alors voilà, parce qu’il était temps comme on dit, maintenant que j’ai quarante-trois piges et un costard cravate bien propre, je suis venu rendre un hommage au type qui a sauvé ma misérable existence de la dérive de cette connerie monumentale.

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A présent que j’ai vu Philadelphie, même si c’était en solitaire, je crois que je ferais bien de lui rendre des comptes. Parce qu’à coup sûr, il ne l’avait jamais vue, Philadelphie. Et pourtant, je me souviens encore de sa voix calme qui disait, un peu rêveuse…

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« Putain, les gamins, vous verrez comme c’est magnifique et gigantesque, comme c’est grandiose et génial, cette ville est démente et on s’y sent petit, tout petit, minuscule même, un simple petit point perdu entre les grattes ciels. Vous savez, là-bas, on s’ra riches, on s’ra beaux, on s’ra propres, on pourra rire sans avoir peur d’être entendus par c’connard de Milo qui fait sa loi ici. On n’aura plus à avoir peur de rien, putain. V’nez ici sales gosses que j’vous sente prêts de moi, voilà, comme ça.
On se baignera sous l’énormité du bonheur qui nous coulera dessus gaiement.
Et alors, on vivra. »

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Toujours vivre. Et voilà, c’est lui qui est mort et c’est moi qui ai voyagé. On ne pourra pas dire qu’il a loupé mon éducation, j’ai bien suivi ces préceptes. Sauf que tout n’était pas aussi beau qu’il le disait, il faut bien le dire.

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Je voudrais lui dire merci, à cette tombe de bois blanc ridicule qui me nargue depuis tout à l’heure alors que je sens ma gorge se resserrer toujours un peu plus. Bye bye amigo, j’avais ça sur le cœur depuis trente ans, ça me pesait un peu. Bye bye mon frère, je n’avais que toi et c’est bien grâce à ton souvenir que je suis là aujourd’hui. Bye bye mon père, sois tranquille. Je l’ai vue, ta Philadelphie.

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Juste un truc à te dire… Parce que je crois que tu t’es bien foutu de notre gueule avec tes rêves à la noix. Je t’imagine pointer ton doigt au hasard sur la gigantesque mappemonde qu’il y avait chez Milo et tomber sur cette ville. Mais je ne t’en veux pas, parce que grâce à ça, il faut bien l’avouer, j’ai eu envie de vivre, quand tu es mort, j’ai eu envie de vivre et non pas de survivre, d’arrêter cette mascarade et de faire tomber les masques. Mais simplement…

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« Tu nous auras bien eu, hein, Samuel ? Tss, quand j’y pense, quelle déception c’était. Allez, il est temps que tu le saches… Y’a jamais eu de palmiers à Philadelphie. »

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Je n’ai réussi à dire que ça, finalement, et les larmes coulent maintenant le long de mes joues, alors que je le laisse, là, imaginer la mer sous le soleil et le bruit des vagues qu’il n’aura jamais entendu.

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Ciao, Samuel.

Ciao.

.

Fin.

 

Par Nao
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