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Lundi 29 décembre 2008

[Résultat d'un pari fait avec ma mère.]


Les phares des voitures éclairent par intermittence les vitrines des magasins qui s'éteignent les uns à la suite des autres et que les grillages métalliques viennent décorer pour la nuit et le jour suivant, jour de fête à des kilomètres de toute idée de travail. Il est dix-huit heure trente, les employés se saluent, se souhaitent une bonne soirée. Ils se séparent devant leurs boutiques, se disent à après demain et se sourient, peut-être pour la seule fois de l'année. Après tout ce soir est un soir spécial. Les familles se renouent, on oublie la trahison du beau père, les hypocrisies s'effacent, les méchancetés sont mises de côté pour un temps. Ce soir on apprend à s'aimer, ça ne mange pas de pain et demain, tout sera oublié.


Dans le caniveau, des résidus de neige se battent contre le souffle chaud qu'exhalent les moteurs, vrombissant dans la nuit tombée si tôt. C'est une nuit perdue en plein coeur de l'hiver, juste après son solstice, presque la nuit la plus longue de l'année. Hélas, les amas de flocons sont déjà devenus noirs avec la saleté de la ville et forment une bouillie disparate dégoûtante, que personne ne toucherait pour rien au monde. Ils ne feront pas de bonhomme de neige, les parents empêchent leurs enfants de les approcher. Peut-être le regrettent-ils ? Car malgré tout ce soir, c'est aussi un peu le bal des oubliés. La nuit où la solitude se fait évidente et étouffante comme jamais, où la vieillesse est le fardeau le plus lourd que l'on pourrait porter, où la mélancolie est exaltée à son paroxysme. C'est un soir de fête, de partage, de bonne humeur. Un soir où il est pourtant si facile d'oublier celui esseulé, celui qui ne sied pas à sa tablée. Le soir le plus suicidaire de l'année.


Ils avaient dit : Un jour nous partirons, c'est ce pourquoi nous avons été élevés et chéris. Un jour nous partirons pour les remercier, nous trônerons au milieu d'eux et éclairerons leurs visages de sourires, nous réchaufferons leurs coeurs endurcis par l'hiver. Nous garderons leurs présents comme des trésors puis ils viendront les chercher et nous leurs transmettrons. Cela ne durera pas longtemps mais quelle joie cela sera ! Quelle joie de pouvoir les rendre heureux ! Ils le croyaient tous, sans exception. C'était pour ça, et pour nulle autre raison, qu'ils vivaient.


Pendant toute l'année, ils se préparaient à la dure sélection. Ils se faisaient aussi beaux que possibles, grandissaient le mieux qu'ils pouvaient dans l'espoir d'être choisis, mais les yeux experts de leurs gardiens étaient sans faille et sans pitié. Il fallait être absolument parfait. Chaque année, seul un certain nombre d'entre eux partaient, repus de satisfaction et de confiance en l'avenir, envahis par l'impatience à l'idée de découvrir bientôt la famille qu'ils s'efforceraient tous de combler. Ceux qui restaient les fécilitaient avec emphase mais une sourde amertume, remettant leurs espoirs à l'année suivante, se jurant de redoubler d'efforts qui, après tout, finiraient bien par payer.


Quand on l'avait regardé et examiné sous toutes les coutures cette année-là, il avait attendu le verdict avec appréhension. Celui-là est bon. On le prend. Il avait cru mourir de joie, littéralement, en entendant les mots qu'ils désiraient tellement. Ses frères et soeurs s'étaient empressés de lui souhaiter un bon voyage, emplis surtout de fierté mais un peu de jalousie. Lui flottait sur un nuage, ce qui l'avait empêché de se plaindre de l'exiguité du car qui les avaient transportés en ville. En ville ! Quelle chance ! Il avait tant de fois imaginé les lumières, la chaleur, l'effervescence des citadins, un monde si différent de sa campagne où les maisons se comptaient sans demander beaucoup d'effort. Ce qu'il avait découvert lorsqu'on l'avait posé là avait comblé ses attentes : la ville était immense, il le sentait. Il était certain qu'un passant allait vite le choisir et l'emmener chez lui : il était assez petit, n'était donc pas bien lourd ni trop encombrant, ce qui faisait de lui l'idéal pour un appartement en ville. Il avait confiance.


Pourtant, les autres avaient été choisis avant lui. Il avait commencé à s'inquiéter lorsqu'ils n'avaient plus été que cinq, et à présent il est le dernier alors que le magasin ferme pour la dernière fois avant Noël. Le jour pour lequel il était né. Plus personne ne viendra l'acheter, la fête se fera sans lui. La fête pour laquelle il voulait mourir. Oh, s'il pouvait pleurer, il le ferait, il pleurerait toutes les larmes de son corps si seulement c'était dans ses capacités. Il ne lui reste plus qu'à attendre la mort à présent, le trépas qui viendra vite de toutes façons puisqu'il ne peut plus s'alimenter correctement. On va sûrement le jeter dans le caniveau, cela attristera-t-il seulement quelqu'un ou bien aura-t-il vraiment vécu une vie qui ne rimait à rien ? A cette question, personne ne lui répondra, pour la bonne raison que personne n'en a cure, en vérité. Non, personne ne se soucie du sapin oublié sur son présentoir, dans le froid d'une nuit de Noël. Ce sapin à qui personne ne chantera Mon beau sapin, Roi des forêts, que j'aime ta verdure...


Fin.

 

Par Nao - Publié dans : Histoires.
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Commentaires

Vraiment excellent, cet OS ^^. Une très bonne chute ^^. C'est prenant et même légèrement mélancolique, j'aime beaucoup !
Commentaire n°1 posté par Bimko le 10/01/2009 à 16h55

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