J'ai laissé tant de temps s'évaporer entre tes respirations. Entends-tu le souffle lourd qui pèse sur tes poumons ? Je te l'ai
infligé sans le savoir, sans vraiment y croire. Sens-tu le poids insupportable du soleil qui pèse comme un fardeau sur tes épaules ? Ce devait être son rôle. Je l'ai rendu trop lumineux pour
tes yeux et je t'ai caché toutes les meilleures manières d'être heureux. J'ai voulu te voir grandir et je t'ai fait enfant. Je t'ai fait faible et ignorant.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps se blesser le long de tes veines et t'ai infligé ainsi tant de douleurs vaines. J'ai laissé tant de
peines corrompre ton sang, tant de longs et insupportables tourments. J'ai permis trop de larmes, de batailles et si peu de victoires. Si peu de victoires. Tu t'es battu aveuglément pour la
gloire, pour ma gloire. Tu es devenu informe, abîmé. Tu t'es perdu, gâté ; je n'ai pas su ou pas voulu t'aider. Je me suis trop de fois détourné. J'ai fait le sourd, l'aveugle et par dessus tout
le muet et l'infirme. Quand ton besoin de moi était le plus éclatant, le plus immense, j'ai préféré le croire infime.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps espacer tes espoirs. Je t'ai donné quelques droits, pour beaucoup trop de devoirs. Je t'ai alourdi de
tâches en continuant de cultiver tes défaillances. Cette vie que je t'ai octroyée, je t'ai chargé de tant de raisons de la fuir, je t'ai tant poussé à l'errance. J'ai mis trop de beauté et j'ai
oublié de cacher la laideur. Je t'ai abreuvé de lumière et pourtant, je t'ai accablé de noirceur. J'ai trop aimé les paradoxes. Mon sacerdoce. Tu es jeune, si jeune contre cet infini que je
voulais te voir atteindre. Si jeune pour cette sagesse que, dans mes plans, tu devais étreindre.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps rendre ton corps si sec, si froid. Je ne t'ai pas appris comment contourner mes lois. La vieillesse, la
finalité, l'irrémédiable destinée, les démons que j'ai pu créer, j'ai voulu que tu les affrontes tous. Cependant, je n'ai pas pu te guider lorsque tu m'appelais à la rescousse. J'aurais dû mieux
t'apprendre la contingence, la délivrance, afin que tu ne te sentes pas si déterminé, si enchaîné. J'aurais dû te faire plus véloce, que tu puisses échapper à ces bêtes féroces. Je t'ai mis tant
d'obstacles, tant d'embûches, tu étais comme un intrus dans une ruche. Tu es devenu l'animal sauvage sans foi ni loi qui dévore et le mouton malingre et souffreteux que l'on dévore. Je t'ai crée
loup pour toi-même. Quels odieux stratagèmes.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps, regarde-toi, les genoux au sol et la tête posée contre la Terre, ta mère, j'ai laissé tant de
temps s'enfuir. Trop de temps mourir. Et pourtant ces injustices, ces supplices, je ne les ai pas voulus. M'entends-tu ? Je ne les ai pas voulus. Mais pourrais-tu m'entendre, me comprendre ? Moi
qui t'ai tant égaré, pourrais-tu me pardonner ? Il te faudrait absoudre les pêchés d'un vieillard et je t'en implore aujourd'hui. J'ignore si ma prière te parvient ; tu t'es détourné depuis
longtemps d'un père dont tu n'avais hérité que de soucis.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps nous éloigner. Le fossé entre nous s'est mué en une large crevasse, comme une bouche béante prête
à t'avaler ; elle ne ferait de toi qu'une seule bouchée. J'ai laissé tant de temps se déverser, comme une cascade qui aurait noyé tous nos soupirs. Tant et si bien qu'à présent, il ne me suffit
plus d'une pensée pour t'embrasser, au contraire, et plusieurs prières les mains liées sont tout juste bonnes à me laisser espérer y parvenir.
Ton coeur bat.
J'ai laissé tant de temps corrompre mes idéaux. Le temps d'effacer, d'atténuer tes cris, ceux qui m'appelaient Seigneur ou
Père, le temps de perdre tes sanglots. Un temps précieux, inestimable. Un temps irremplaçable. J'ai laissé tant de temps. Tu étais mon serviteur, ma création, ma chose, mon enfant. Je t'ai fait
misérable, il est vrai. Je t'ai fait homme, je t'ai fait épouvantablement simplet. Pourtant jamais tu ne t'es découragé, jamais tu n'as baissé les bras et laissé l'immuable chaîne des temps
s'enrouler et se dérouler sans toi. Tu m'as exposé ta témérité et ta persévérance parfaites, tu m'as montré tes si nombreuses réussites, qui n'étaient presque jamais ce que j'avais prévu pour
toi. Tu m'as surpris, désarmé. Je me suis perdu en oubliant quelle était la plus belle de mes créatures, et je suis revenu pour te retrouver métamorphosé.
Ton coeur bat.
Tu sais mon fils, je n'ai pas de main, je n'ai pas de corps, mais j'aimerais que tu te souviennes de mon omniprésence. J'ai
été longtemps ailleurs, je l'admets, mais je t'en prie entends ma repentance. Je n'ai pas de main, je n'ai pas de corps, c'est pourquoi toutes ces images ne me servent qu'à te faire oublier mon
intangibilité et mon éloignement. Je suis là, je veux que tu le saches, que tu te souviennes qu'il te suffit de penser à l'idée que je représente pour que je sois à tes côtés, en un instant.
Souviens-toi que tu as tout ce que j'aurais voulu te donner. Ma chair, mon sang et, surtout, ma volonté.
Ton coeur bat.
Et c'est bien mon plus beau combat.
Fin.
Par Nao
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Publié dans : Histoires.
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