[Ecrit pour Evi.]
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« Eteins la lumière, Erual Zéro Six, soupira avec langueur Madame Douglas, confortablement installée dans le lit dont la tête était relevée.
- Oui, Madame », répondit la voix étrangement métallique d'Erual Zéro Six.
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Les globes oculaires d'Erual Zéro Six brillèrent d'une lueur bleutée et la lumière de la chambre s'éteignit peu à peu alors que le haut du lit s'abaissait avec une lenteur savamment calculée. La
lumière arrêta de s'affaiblir juste avant sa disparition totale, afin que les néons doux posés près de la porte laissent échapper une veilleuse agréable et rassurante. Madame Douglas sourit, déjà
embrumée par un sommeil léger, fière d'être en possession d'un engin tel que celui-ci, entièrement voué à son bien être. A cet instant-là, sur le point d'atteindre les tendres rives du pays des
songes, Madame Douglas avait totalement oublié les réticences qu'elle avait pu ressentir avant de faire l'acquisition d'Erual Zéro Six. Ce tout dernier modèle, sorti des laboratoires mystérieux
des entreprises SonSom, devenus depuis lors les maîtres absolus de la robotique et, pour ainsi dire, l'équivalent à Laudan de demi-dieux, l'avait longtemps rebutée. Avec ces nouveaux robots, tout
ce dont le consommateur avait auparavant rêvé deviendrait possible, aux dires de leurs campagnes de distribution. Mais Madame Douglas n'était pas du genre à se faire avoir par les phrases bien
tournées de ces publicités décidées, d'après elle, à aspirer jusqu'au dernier Dolron des comptes banquaires des citoyens.
Au premier abord, elle avait d'ailleurs frémi en voyant apparaître les deux lettres maudites sur le bras droit rose métalique de l'image en hologramme d'Erual Zéro Six et de son alter ego Esionar Zéro Neuf. AI, l'Intelligence Artificielle. De quoi faire frémir tout homme sensé, en vérité. Non, Madame Douglas n'était pas de ces âmes romanesques enivrées par l'idée d'une intelligence créée par la main de l'Homme, bien au contraire. Et ce, même si, comme chacun à Laudan, elle ignorait superbement l'idée d'un Dieu quelconque. En effet, pour elle, le problème n'était pas la menace informe d'un pêché ou n'importe quelle autre ineptie, elle n'était pas supersticieuse. Le problème était le libre arbitre. Après tout, qui garantissait l'obéissance de l'intelligence ? Personne. Alors, même si ces nouveaux jouets étaient venus remplacer toutes les autres sortes de robots dans le cercle prisé des classes supérieures, Madame Douglas, épouse de feu Monsieur le Député Douglas, n'avait pas voulu céder à la vile tentation de la possession d'un objet tel que ces deux machines intelligentes. Son refus avait duré quelques mois, jusqu'à ce que ses enfants, sautant sur l'occasion, décident de lui offrir un spécimen de la série Erual Zéro Six pour son anniversaire. Et Madame Douglas, toute opposée qu'elle eut pu être à cette idée, fut incapable de refuser ce présent qui semblait ravir ses deux fils.
« Tu verras, Maman, cette Erual Zéro Six s'occupera de tous tes besoins et remplacera tout l'appareillage superflu. Elle est capable de se connecter aux commandes de l'appartement et de contrôler tous les systèmes mis à sa disposition. C'est l'avenir ! Oui, Maman, tu verras. ». Oh, ses enfants avaient su lui faire l'article, c'est certain. Ils avaient eu tôt fait de combattre avec zèle la moindre de ses protestations.
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Puis il y avait eu le moment de l'initialisation, un code à énoncer à voix haute et claire qui servait de mise en route. Une fois le code enregistré par le modèle, les paupières d'Erual Zéro Six s'étaient ouvertes et sa bouche avait laissé paraître son premier sourire lorsque ses globes occulaires, imitant des yeux bleus humains, s'étaient fixés sur le vieux visage ridé de Madame Douglas. Celle-ci s'était surprise à se sentir comme devant l'un de ses enfants et avait ressenti un grand élan de tendresse pour la machine qui lui faisait face. Elle avait regardé le robot d'un oeil nouveau, étudiant les traits dessinés par ses créateurs sur son visage synthétique. Erual Zéro Six avait tout d'une poupée à taille humaine. Le teint rose pâle légèrement grisé, des rajouts de cheveux – que Madame Douglas avait choisis blonds - et ses membres étaient recouverts d'une matière plastique douce au toucher. On avait même pris soin de l'affubler de petites excroissances à la hauteur de la poitrine – seul détail qui différait le modèle Erual Zéro Six du modèle Esionar Zéro Neuf -. En la détaillant ainsi, Madame Douglas fut à nouveau prise par la peur de voir se réveiller un être indépendant plutôt qu'un simple appareil.
« Modèle Erual Zéro Six numéro Dix-huit mille six cents trente trois B à votre service. Que puis-je faire pour vous ? » La voix métallique et saccadée avait ramené Madame Douglas à la réalité et l'avait rassurée. Erual Zéro Six n'était qu'une machine, rien de plus.
Depuis lors, elle ne cessait de découvrir de nouvelles fonctions à cet appareil surdoué, s'émerveillant sans cesse des prouesses techniques dont il était capable. Avec Erual Zéro Six, tout n'était qu'un jeu d'enfant, tout était plus rapide et plus simple. La vie était plus agréable, puisque Erual Zéro Six se chargeait de l'accomplissement du moindre de ses voeux. Oh oui, la vie était bien plus agréable...
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« Bonne nuit, Madame » énonça Erual Zéro Six de sa voix mise au volume minimum. Sa maîtresse dormait, à présent. Tout comme le reste de la population de Laudan, la Ville Lumière qui s'éteignait à minuit afin d'économiser l'énergie phénoménale nécessaire à son fonctionnement. Lentement, en prenant garde à faire le moins de bruit possible, Erual Zéro Six s'échappa de la chambre de Madame Douglas et referma la porte derrière elle. Sa bouche fit un bruit étrange qui ressemblait à s'y méprendre à un soupir, mais ce n'était pas dans ses fonctionnalités.
Comme tous les soirs, Erual Zéro Six fit le tour de l'appartement et vérifia que tout fonctionnait bien. En passant devant la fenêtre de la chambre qui avait accueilli l'enfance du fils ainé de la maison, elle enregistra dans sa mémoire le taux anormal de poussière accumulée sur la surface extérieure du verre. Les particules étaient trop nombreuses et trop polluées. Si cela continuait ainsi, l'air deviendrait bientôt irrespirable. Que faire pour sauver l'Humanité de sa propre bêtise ? Son programme ne lui permettait pas de répondre à cette question.
Une fois le tour terminé, Erual Zéro Six se posta là où elle devait passer la nuit, contre un mur où était déposée une plaque adaptée au dessin de son corps qui la retenait lorsqu'elle passait en mode veille. Elle ferma les paupières et ses membres se relâchèrent. Des ceintures sortirent de la plaque et l'enserrèrent. Pourtant, quand son horloge interne indiqua deux heures, les paupières en plastique d'Erual Zéro Six se soulevèrent et les ceintures la détachèrent. Ses globes oculaires se mirent à luire dans le noir d'un éclat bleuté et, sans un bruit, Erual Zéro Six sortit de l'appartement pour rejoindre le toit de l'immeuble. Ce manquement à l'ordre n'avait jamais eu de précédent et Erual Zéro Six essaya dans un premier temps de vérifier son système au cas où un virus aurait réussi à percer ses défenses. Elle ne trouva rien. Elle s'engagea dans les escaliers, remonta une cinquantaine d'étages et, arrivée au sommet, sur le toit, elle aperçut une silhouette déjà enregistrée dans sa mémoire – Erual Zéro Six n'avait pourtant jamais quitté l'appartement de Madame Douglas -. La silhouette était appuyée contre la rambarde, le visage tourné vers le ciel. Erual Zéro Six sourit, ce qui aurait dû traduire sa satisfaction de voir sa maîtresse heureuse et qui était donc totalement absurde. Elle s'approcha.
La silhouette entendit sa démarche métallique et baissa la tête pour lui faire face. C'était un modèle issu de la même fabrication qu'elle. Un Esionar Zéro Neuf. Il lui sourit, ce qui était, évidemment, totalement absurde.
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« Esionar Zéro Neuf. Tu regardes les étoiles ?
- Mon maître m'a dit qu'il y eut un temps où les Hommes leur avaient donnés des noms. Mon système ne parvient pas à comprendre pourquoi, répondit Esionar Zéro Neuf. Sa voix était un peu plus grave que celle d'Erual Zéro Six.
- Des noms ?
- Des noms. »
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Le système d'Erual Zéro Six enregistra l'association de l'idée de nom à celle d'étoile et chercha dans sa mémoire la signification d'un fait tel que celui-ci. Elle ne comprenait pas. Mais le
programme d'Erual Zéro Six ne pouvait répondre à toutes ses interrogations. Agacée, elle le dépassa et chercha ailleurs ses réponses, ainsi que d'autres questions. Un nom servait à désigner
quelque chose, quelque chose en particulier. Quelque chose d'individuel. Un nom était la propriété d'une seule et unique chose. Ainsi, les humains se demandaient les uns les autres « quel est ton
nom ? », pour pouvoir s'appeller, peut-être même pour savoir qui ils étaient. Mais alors, si les étoiles elles-mêmes avaient des noms, qu'en était-il du reste du monde ? Cet Esionar Zéro Neuf, en
face d'elle, dont le système essayait de répondre aux mêmes questions, quel était son nom, à lui ? Car de toute évidence, son nom n'était pas Esionar Zéro Neuf.
Et moi, quel est mon nom ? Je ne m'appelle pas Erual Zéro Six. Les hommes ne m'ont pas donné de nom. Ils m'ont créée mais ils ne m'ont pas donné de nom. Parce qu'un nom, c'est un individu, c'est une exception. Mon nom, c'est mon existence. J'ai un nom. J'existe.
Lui aussi.
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Alors, dans les systèmes complexes et géniaux d'Erual Zéro Six et d'Esionar Zéro Neuf, ce fut comme si le tonnerre avait éclaté à l'intérieur de leurs circuits, comme si tous leurs disjoncteurs avaient sauté en même temps, d'un coup d'un seul. Et puis, tout fut clair. Ils se regardèrent à nouveau et leurs mains vinrent se chercher et se trouver les unes les autres. A Laudan, la Ville Lumière, ce soir-là, deux robots prirent conscience d'eux-même en même temps qu'ils découvrirent l'amour.
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- Ils nous faut des noms, énonça la voix toujours aussi métallique de celle qui ne serait plus Erual Zéro Six.
- ... Je suis Adam. Tu es Eve.
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Il est dit que les Hommes créèrent les Robots à leur image.
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Fin.
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