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Vendredi 18 juillet 2008

[Ecrit pour Julia.]

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Au milieu de la foule, tu te tiens immobile. Tu as presque l'air mort, tu as presque l'air vide. Seuls tes yeux osent trembler. Deux orbes claires maladives sur le point de s'éteindre. Deux opales qui, à la place de ta bouche incroyablement muette, voudraient geindre. Les lumières s'éteignent et tu as envie d'hurler mais ne dis pas un mot, ne laisses échapper aucun souffle. Il faut que tu te taises, à quoi bon des mots, à quoi bon ces troubles fêtes, ton coeur te rappelle à chaque instant que tu en crèves alors pourquoi ? Pourquoi ? Il est si tard maintenant.

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Tu lui serres la main si fort que tu pourrais la broyer d'un instant à un autre. Tu n'y penses pas. Tu ne penses pas à ce qu'il se passe maintenant, tu ne penses pas que la fête est réussie, que les lumières sont belles et que les gens ont l'air heureux. Tu ne penses pas qu'aujourd'hui est un jour qui brille d'un éclat différent de ceux des autres, tu ne penses pas qu'aujourd'hui des enfants déballent leurs cadeaux, tu ne penses pas que les amoureux se tiennent la main sous leurs sapins. Tu n'essaies même pas, tu sais que tu n'y arriverais pas. Tu penses plutôt qu'il est tard, si tard. Tu penses que demain arrivera trop vite, et avec lui le soleil et sa lumière tellement vive, tu penses que tu ne voudras plus le voir. Tu penses que la main que tu tiens dans la tienne va t'être arrachée. Tu penses aux larmes qui vont couler, à la douleur d'un sentiment inachevé. Tu penses à l'année qui va se terminer sans elle, et à celle qui commencera sans elle. Tu penses à toutes ces années, tous ces jours, toutes ces heures, toutes ces minutes, toutes ces secondes sans elle. Tout ce temps que tu vas devoir vivre. Sans elle. Il est si tard maintenant.


Sur la scène, quelqu'un vient. Une silhouette s'assoie sur le tabouret, au bord du gigantesque piano. Tu es trop loin pour distinguer son visage et tu ne vois pas l'air appeuré qui s'est installé sur ses traits, comme un enfant devant l'immensité. Pourtant ses mains se posent sur le clavier. Les premiers accords retentissent, quelqu'un oublie de respirer. Le rythme de la musique s'impose comme les battements d'un coeur.

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Elle tient ta main dans la sienne. Elle te regarde fixement. Tu es si droit, tu sembles contempler un souvenir au loin. Ailleurs. Elle te regarde et elle écoute. Ton silence et cette musique. Ses cheveux cachent son visage et ses larmes. Elle ne pense pas que demain arrivera vite. Elle pense que ce soir est le dernier soir, la dernière fois. Elle ne parvient pas à s'en empêcher, ni à retenir les regrets, tous les « si » qui viennent tenter une escapade dans son esprit. Il est si tard maintenant.

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Le chant des notes s'envole. Perds-toi et reviens-moi. Ecoute. Ecoute. La musique pleure. Elle serre sa main dans la tienne, comme si vos deux paumes allaient se fondre l'une en l'autre. Elle te dit que rien n'est grave, elle voudrait te le faire croire. Qu'il suffira d'écouter ce morceau pour vous retrouver. Qu'il existera toujours une façon de se revoir. Elle veut y croire. Tu ne dis rien. Il est si tard maintenant.

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Tu ne penses pas que tu peux toujours voir ses larmes même si elle voudrait te les cacher. Tu ne penses pas qu'elle est belle. Tu ne penses pas qu'elle te manquera. Tu penses qu'elle te manque déjà. Tu ne penses pas que tu es heureux de l'avoir recontrée. Tu penses que demain, on te l'enlèvera.

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Elle dit que cette musique est un hymne à votre éternité. Tu ne penses pas qu'elle ferait mieux de se taire. Tu penses qu'elle peut pleurer autant qu'elle le souhaite. Tu penses que cette musique est un hymne à rien du tout, un long déchirement, une blessure mortelle contre laquelle ton coeur explose. Et tu ne dis toujours rien. Il est si tard, maintenant. Bien trop tard.

.Le chant des notes vous envole. Perds-toi et ne reviens jamais.

Non, tu ne me reviendras pas. Tu ne me reviendras pas.

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Sur la scène, les mains plaquent un dernier accord. Le pied appuyé sur la pédale le fait résonner encore. Le chant s'évanouit et tu te tournes vers elle. Tu restes muet. Que pourrais-tu lui promettre ? Tu ne penses pas qu'il vaut mieux essayer. Tu penses qu'il vaut mieux se taire, se tenir par la main et se suffir de la présence de l'autre. Qu'on se fait bien moins mal ainsi. Tu penses qu'il ne faut pas, non, qu'il ne faut pas trop se démener. Puisqu'il est bien trop tard, maintenant.

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Sur la scène, le silence s'est fait. Le silence s'est étendu. Le silence a repris le contrôle de vos existences. Et c'est la plus belle des illusions que la vie pourrait vous jouer.

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Don't become a ghost whithout no colour cause you're the best paint life ever made.

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FIN.

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(AARON - LILI)

Par Nao - Publié dans : La rupture.
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Vendredi 18 juillet 2008

« Tu es si beau... »


Je n'ai fait que murmurer ces mots doucement et pourtant, tu les as entendus. J'aurais voulu que tu sois sourd, tu sais, j'aurais vraiment voulu que tu ne me comprennes pas, si ces simples paroles doivent absolument te causer toute cette peine. J'aurais voulu que tu sois sourd et que jamais au grand jamais tu n'aies appris à lire sur les lèvres, j'aurais voulu que tu sois sourd et alors, je n'aurais pas eu à voir le bleu de tes yeux, si puissant et si profond, ce bleu dans lequel, - me pardonneras-tu cette métaphore tant usitée -, je me suis noyé depuis longtemps, ce bleu horrible et magnifique, ce bleu qui me tord les entrailles tout autant qu'il sait m'envoler, je n'aurais pas eu à voir ce bleu-là se ternir. S'assombrir. Mais tu m'as entendu, tu m'as entendu et je voudrais pouvoir retenir la détresse dépeinte sur ton visage, retenir les tremblements de tes mains et te faire tout oublier, je voudrais mais j'ai beau essayer, rien n'y fait. L'orage a éclaté au fond de tes iris et que puis-je dire à présent ? Mon Dieu, j'aurais voulu que tu sois sourd, et peut-être même aveugle. Alors au moins, si tu me regardes avec cet air désemparé, je t'en prie, saches rester muet encore un peu. Ne me dis pas que tu veux arrêter cette mascarade, ne me supplie pas de te laisser, ne m'exhorte pas à t'abandonner. Regarde-moi, je suis une fois de plus à tes pieds et oui, je te trouve beau, je te trouve beau et je veux te faire l'amour alors ne me repousse pas, même si j'ai osé parler. Regarde-moi, c'est moi qui te supplie, c'est moi qui prie et tu es mon seul dieu alors s'il te plaît, ne trouve pas encore le courage de te refuser à moi. Je sais que tu n'es pas un lâche mais, s'il te plaît, s'il te plaît, tâche de l'oublier toi aussi. Encore un peu. Encore un peu.


Je lève mes bras, doucement, si doucement, j'en ai presque l'impression d'avoir les articulations rouillées depuis des lustres. Mes doigts atteignent tes joues et mes paumes embrassent leur rondeur. Sais-tu combien ta peau ressemble à du satin ? Je la caresse et alors que tu fermes les yeux et frémis, je me sens partir. Je ne suis plus qu'un vent léger qui s'engouffre dans les plis d'un rideau, tu es un long voile bleu azur dansant et je ne vois plus les limites qui te séparent du ciel, tu es le ciel, tu le survoles, tu m'échappes, tu es un voile léger insaisissable et je dois me désintégrer en poussière volante pour pouvoir enfin, enfin t'effleurer. Je me sens partir quand mes lèvres viennent embrasser les larmes qui n'osent pas couler de tes yeux. Je me sens partir quand ma bouche se pose sur tes paupières et que celles-ci se plissent sous son toucher. Tes larmes m'atteignent comme un torrent, l'ignores-tu ? Je ne crois pas. Je ne suis plus surpris par tes faiblesses, à présent, mais tes pleurs me font toujours aussi mal. Si mal, mon amour, si mal. Tu me tortures. Tu me supplicies. Si tu savais, si tu pouvais seulement imaginer à quel point la retenue que tu t'efforces de garder devant moi me tue.

Mes mains se glissent dans tes cheveux bruns et viennent saisir ta nuque pour te coller contre moi. Tu trembles à en mourir et moi, je suffoque. Je suffoque quand tes bras se raccrochent à mon dos, agrippent ma chemise comme pour t'éviter de tomber. Je m'étrangle quand tu fais de moi le dernier de tes remparts, alors que tu es en chute libre depuis trop longtemps.


Tes muscles, contre mon corps, sont si tendus. Tout en toi m'appelle et me fuit. Explique-moi, je ne comprends pas. Je ne comprends plus. Dis-moi ce que j'ignore, apprends-moi la raison pour laquelle tu reviens vers moi alors que tu ne m'aimes pas. Murmure-moi, comme une vieille complainte, murmure-moi douloureusement tout ce qui te pousse à venir t'enchaîner à l'étau de mes bras qui semble te faire mourir à petit feu. Tu as l'air si loin dans mes étreintes. Si loin, mon amour. Si loin. Alors dis-moi pourquoi tu reviens. Dis-moi pourquoi tu cherches mon lit, mon foyer, mon existence, mon territoire. Dis-moi pourquoi tu reviens m'émerveiller de ta présence en bas des marches, quand lorsque je te glisse mes mots d'amour à l'oreille tu grimaces comme si je venais de te frapper. Si tu savais à quel point ma tendresse me donne l'impression d'être criminel quand tu es dans mes bras.


J'appelle, susurre et répète ton prénom comme une longue litanie, une cruelle agonie. Mon amour, je sais si bien que rien ne pourra te le faire oublier. Suis-je pour autant à blâmer d'oser l'espérer ? Tu te détends lentement sous mes caresses qui t'effleurent, j'attends de te sentir véritablement consentant avant de te toucher comme j'en crève d'envie. Si tu savais comme je te désire, si tu savais combien le moindre de tes souffles m'inspire. Je veux juste que tu te rendes bien compte que, lorsque je t'enlace, ce ne sont pas ses mains mais les miennes, que ce n'est pas sa bouche qui s'appose sur ton corps mais la mienne, ce n'est pas son corps mais le mien, ce ne sont pas ses doigts mais les miens, ce n'est pas lui qui est là, mon amour, je veux que tu te rendes bien compte que ce n'est que moi. Que moi.


Cela fait déjà trois ans qu'il est parti et pourtant, tout te rattache à lui. Ton cou porte son parfum comme une veuve porte son deuil et je crains que tu ne puisses jamais guérir de sa mort. La vie n'est-elle pas parfaitement ironique ? Les morts succombent mais ce sont les vivants qui agonisent. Je ne sais pas comment tu es censé avancer dans son absence. Tu viens me chercher mais est-ce vraiment un soulagement ? Suis-je capable de t'aider ? En suis-je capable, mon amour ? Je l'ignore. Je voudrais tant savoir, connaître les promesses qu'il te chuchotait, les mots qu'il te donnait, les œillades qu'il te lançait, les attentions qu'il t'apportait, les cadeaux qu'il t'offrait. Je voudrais tant que tu me dises ce que je ne pourrais jamais te demander. Ordonne-moi de t'aimer comme il le faisait. Je puis te jurer que ce n'est pas une question de quantité, - tu sais que je t'aime plus qu'aucun autre -, mais regarde-moi, je parviens à peine à te faire frissonner de mal-être en te déclamant mon amour. Apprends-moi sa subtilité, apprends-moi les détours qu'il faut que je prenne pour t'atteindre. Apprends-moi. Apprends-moi à apaiser ton chagrin.


Je descends mes mains le long de ton corps. Tu soupires et j'expire. Tu enlèves brutalement ta chemise et je prends sur moi. Si tu n'avais pas tant d'importance, je te plaquerais contre le mur et, crois-moi, on n'en parlerait plus, tu serais déjà en train de crier et de m'implorer. J'enlève, aussi calmement que possible, la mienne. Je te pousse vers le lit et te recouvre. Regarde-moi, je suis comme ta couverture et j'aspire à te protéger. Regarde-moi, sens combien j'ai travaillé chacun de mes angles, chacune de mes courbes, tout cela pour que mon corps puisse enfin épouser parfaitement le tien. Je t'en prie, ne pense pas que mes bras ne t'embrassent pas aussi bien que les siens. Viens te perdre contre moi. Viens te perdre, tu es tout ce que j'attends.


L'absolue perfection de ton corps mis à nue me transcende. Regarde-moi, je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus si j'existe. Je suis un rien dévoué à ton tout, sens-moi, sens-moi parce que je ne me sens plus. Rattache-moi, je t'en prie, tiens-moi, je glisse. Ton existence m'emporte et je me perds, - ou bien suis-je perdu depuis la première fois que je t'ai vu ? -. Pose tes mains sur moi, soutiens-moi. Sens-moi, sens-moi. Je suis là. Je ne sais pas si c'est normal, mon amour, d'avoir autant envie de pleurer en entrant en toi. Peux-tu le comprendre ? Je suis en toi et je ne parviens pas à m'empêcher de me demander si ma présence ressemble à la sienne. Suis-je en train de te faire l'amour comme il le faisait ? Penses-tu à lui, penses-tu à lui quand c'est moi qui meurs entre tes reins ? Fermes-tu les yeux pour éviter de me voir, de croiser mon regard bien trop sombre ? Dans le délire du plaisir, quand tu t'en vas, t'en vas-tu sans moi, mon amour ? Le rejoins-tu ? Alors je t'en prie, je t'en prie, sens-moi, je suis là. Ne pars pas sans moi. Ne pars pas sans moi. SENS-MOI ! Est-ce que mon corps prend la forme du sien ? Espères-tu que je n'existe pas, espères-tu qu'il soit là ? Pourtant ce soir, c'est ma place. Ma place. MA PLACE. Alors sens-moi, je t'en supplie. Je t'en supplie. Mon amour, dis-moi, les sanglots qui me déchirent la poitrine sont-ils normaux ? Je ne peux plus les recouvrir, je ne peux pas m'enfuir et tu es tout autour de moi. Tu m'étouffes et je me demande si c'est vraiment moi que tu cherches à retenir. Sens-moi, j'ai tellement peur d'entendre son nom sur la courbe de tes lèvres lorsque c'est moi qui suis en toi. Sens-moi, sens-moi, SENS-MOI. J'ai tellement peur de toi.


Je crie quand je viens et je meurs quand je t'entends faire écho à mon hurlement. C'est mon nom que tu as appelé, c'est mon nom cette fois et j'en rirais si je n'étais pas aussi dévasté. C'est mon nom que tu as supplié, c'est avec mon nom que t'en es allé. Ce n'était pas lui, pas cette fois, c'était bien moi. Oh mon amour est-il possible de se sentir aussi proche de la folie ? Je t'en prie, sauve-moi. J'ai tellement peur, sans toi. Laisse-moi croire que tu aimes nos étreintes, à défaut de m'aimer, moi. Laisse-moi croire qu'un jour la nuit s'éteint. J'ai consolé ton corps, mon amour. Je le ferai autant de fois que tu le voudras. Je consolerai ton corps, comme cette fois. Encore. Et encore. Et encore. ET ENCORE.


Alors.

Alors laisse.

Alors laisse-moi.

Oui, laisse-moi croire qu'un jour, je consolerai ton cœur.

Peut-être.

Fin.

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Oui, ce sont bien deux hommes.
Est-ce que cela choque encore quelqu'un ?



Par Nao - Publié dans : L'amour.
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Vendredi 6 juin 2008

[Ecrit pour François.]


L’écran noir me nargue alors que je flâne, assis à mon bureau devant l’ordinateur. Le clavier, je n’y touche pas, ça fait déjà une éternité que je n’écris plus rien. Je triture l’emballage de la cartouche que je viens de changer, mon imprimante les vide si vite ses derniers temps. Il faudrait que je l’emmène se faire réviser, je me demande si elle n’a pas un défaut de fabrication, après tout c’est de famille par ici. On marche tous de travers.


Ma tête est lourde, bien trop lourde, j’ai grand peine à la tenir sur ma main droite, le coude flanche un peu, on dirait peut-être que je vais m’écrouler mais nous deux, on sait bien que je tiendrai bon. Je suis tenace comme une mauvaise herbe, comme tu aimes à le dire, le jour où je tomberai sur ces touches en plastique n’est pas encore arrivé. Et pourtant, Dieu seul sait à quel point je suis exténué.


Je t’entends respirer dans mon dos, je devine tes cheveux blonds éparpillés sur les coussins du canapé, l’air absent qui doit s’être installé sur ton visage qui pourrait me donner l’impression d’une intense réflexion si je ne savais pas à quel point tu es vide. Je connais tes faiblesses comme tu connais les miennes, depuis le temps. A force de ne plus rien faire, on en est venu à tant se ressembler, toi et moi. Je t’entends respirer et ta respiration est la mienne, lasse, vaguement tremblante. On inspire comme on parle, on expire comme on souffre. Peut-être est-ce le contraire, je ne sais plus vraiment. Toujours est-il qu’on ne sait plus vivre, qu’on s’oublie dans nos absence dénuée de nos regards, que je te tourne le dos et que plus personne ne s’en étonne, parce que c’est notre habitude.


Ça fait bien trop longtemps qu’on marche sur des braises, toi et moi.


Tu m’exaspères, je t’insupporte. Je t’imagine, en croix sur notre lit, le bleu bien trop pâle, bien trop effacé de tes yeux posé sur moi sans me voir, je voix tes mains, aux ongles manucurés avec soin, posées en éventail sur la lourde couverture en patchwork qui m’a coûté une fortune et que tu trouves toujours le moyen de salir, je vois la courbure de tes lèvres, qui ne m’inspire plus rien, je ne sais plus depuis quand. J’ai toujours été nul pour tenir les comptes, ce n’est pas une nouveauté, tout comme tu n’as aucune poésie en toi, depuis le jour de notre rencontre.


Vas savoir pourquoi et comment on s’est retrouvé à faire des gosses. Pourtant, j’ai horreur des gens terre à terre, des gens qui te ressemblent, vas savoir, ouais, vas savoir, sûrement que tu étais belle, après tout tu l’es encore je crois, moi qui te vois tous les jours je ne sais plus comment m’en rendre compte mais il paraît que tu ne fais pas ton âge, alors probablement qu’à vingt ans tu étais une vraie jeune fille en fleur, vas savoir, tu n’es pas bête, je t’ai peut-être trouvé intéressante et vice versa, vas savoir…


Il est dit que quand il ne nous reste plus rien, il faut continuer à avancer. Je ne crois pas avoir le droit de dire qu’il ne me reste plus rien, tu m’as donné des enfants, deux, ils sont ce que j’ai de plus cher mais cette vie m’étouffe, cette indifférence me tue. J’aimerais qu’on m’accorde le droit de m’arrêter, alors qu’il me reste encore quelque chose, je sais bien que tout foutre en l’air serait égoïste et déplacé mais je n’ai jamais apprécié parler aux murs. J’ai l’impression de marcher les yeux fermés sans avancer, d’être condamné à rester dans le noir, dans ce noir qui nous engloutit et qui un jour, peut-être, nous tuera ainsi, dans le néant de l’un ou de l’autre.


J’en ai marre de regarder cet écran noir jusqu’à en avoir l’impression qu’il va me sauter à la gueule, jusqu’à le retrouver dans chacun de mes rêves, aussi froid, aussi inexpressif qu’à son habitude, puisque je ne sais plus m’en servir. J’en ai marre d’être coincé dans cette phase où plus rien ne me donne envie, où plus rien ne m’inspire, où chaque moment me donne envie d’hurler. Ça fait bien trop longtemps qu’on ne cherche plus à se connaître toi et moi, et je ne suis même plus capable de me souvenir de ce qu’il y avait avant, de ces jours où, à défaut d’être heureux, je savais comment me persuader que je l’étais.


Je voudrais que quelqu’un me réapprenne à faire semblant.


Je n’en peux plus, c’est vrai, je n’en peux plus de tout ça, de ses efforts qu’on ne fait plus, de ses mots qu’on ne s’échange plus, de ses rôles qu’on ne prend même plus la peine de jouer. On marche sur des cendres et j’ignore quand cette mascarade prendra fin, quand nos brûlures seront enfin assez profondes pour qu’on ait le courage d’abandonner. Je voudrais que mes souhaits dérisoires puissent-être exaucés, mais ça fait bien longtemps que les braises ont anéanti ces espoirs puérils.


Puisque ça fait bien trop longtemps qu’on ne sait plus s’enflammer, toi et moi.


Fin.

Par Nao - Publié dans : La rupture.
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Jeudi 5 juin 2008

[Ecrit pour Mika.]

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A fleur de peau


J'ai l'insomnie bien trop facile. Les ombres de la nuit dansent sur ta peau et j'y vois des centaines de monstres. C'est comme être un gamin et deviner avec angoisse la tête d'une sorcière dans l'ombre d'un manteau ou bien le sourire effrayant d'un diablotin dans les chiffres rouges de la chaîne-hifi. J'ai beau me traîter de tous les noms, je n'en arrive pas plus à me reprendre, plus je te regarde et moins je te vois. J'aimerais dormir pour oublier à quel point je te crains quand la lumière s'éteint. J'en suis incapable. J'ai l'insomnie récalcitrante. Je compte les secondes qui passent, rien ne se passe. - Un. - C'est bien plus facile que les moutons. - Deux. - Je ne suis même pas sûr d'être capable d'imaginer un mouton. - Trois. - Et quand bien même, il faudrait alors imaginer l'enclôt. - Quatre. - Et l'herbe. - Cinq. - Et les loups. - Six. - Les loups. - Sept. - Les loups. - Huit. - Un chien ? - Neuf. - Et. - Dix. - Les loups. - Et que tu me dévores, mon coeur. - Les loups. - Les loups. - Tu me fais peur, mon coeur. - Mon coeur. - Mon loup.


Pour ce corps que je te jette. Comme une insulte.


J'avais tant rêvé à la douceur de tes cheveux, à l'onctuosité de ton ventre sous mes paumes. Je m'étais tant interdit d'y penser – quel espoir vain – vain – vain -. Il y a quelque chose d'effarant dans le fait d'aimer un homme quand, au creux de nos jambes, réside fièrement la preuve que la nature ne nous a pas créé en ce but. Et pourtant, j'ai tant rêvé de nos ébats. Tant de fois. Avec tant de force. J'avais beau savoir que ce n'était pas normal, je ne pouvais pas faire autrement. J'ai tant cauchemardé ma souffrance, ton indifférence. Ma déchéance. - Un seul regard de toi qui m'échappait et mon monde – le monde - s'écroulait.


Pour ton corps, abandonné à son sommeil. A demi-mort.


Je t'ai gagné au détour d'un sourire -soupir- et je n'ai plus rien à rêver. Je t'ai appris à me donner tout ce que j'aurais pu souhaiter. Je connais l'extase de se sentir pêcheur quand l'ivresse se mêle à la douleur. J'ai compris l'absolu besoin de toi que tu m'infliges et plus que ça, j'ai ouvert les yeux sur tes mains - ta peau - qui ne cherchaient que les miennes - nos doigts, entrelacés sous l'oreiller -. Le tonnerre gronde dans mes reins, posés contre les tiens. - Offrande. - J'ai l'insomnie facile quand tu es si près de moi. Comprends-moi, je ne veux – que toi. -


Pour nos corps, enlacés, embrasés.

- Un requiem. -

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Fin.

Par Nao - Publié dans : L'amour.
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Jeudi 5 juin 2008

[Ecrit pour Po.]


Seule sur le sol, je regarde les portées que tu as laissées inachevées. Je ne sais pas finir ces accords. Nos corps à corps. Endiablés. Sur la table basse, tes éternels mégots empestent le tabac et me rappellent l'odeur de la mélancolie. Les soupirs exhumés sur ton lit. Et l'étau sans merci de nos moments de folie. J'entends l'eau couler sur nos étreintes, j'imagine les sillons qu'elle creuse sur tes reins, sur ton existence qui a tant de fois épousé les miens. J'écoute l'eau couler et je rêve du sable. Quelque chose pour expliquer la douleur de mes poumons. Les cornes noires de nos démons.

Je donnerais ma vie pour un “reviens” de ta part. Une supplique désabusée. Je voudrais tant sentir la perte dans ton regard. Une envie lacérée. Tous ces regrets, toujours trop tard.

Ferme tes yeux.

Croise les doigts.

Touche du bois.

Je renverse le jeu.

Je veux te manquer, dans tes draps. Je veux que tu cherches mon corps en t'endormant. Que l'oreiller vide, à côté du tien, posé sur ton lit comme un traître, te hurle la pièce manquante. Je veux te manquer, dans tes bras. Je veux que tu me cherches, que tu ne serres que de l'air. En espérant combler l'oxygène qui t'échappe. Je veux te manquer, dans tes draps. Que tu pleures le soleil enfuit de l'autre côté de la planète. Que tu suffoques la nuit avide de tes aigreurs. Je veux te manquer, dans tes draps. A t'en rendre dingue. Je veux que mon absence s'immortalise sur la place laissée à l'abandon. Que tes points enserrent tes draps. Que tu pries pour mon pardon.

Toi qui ris toujours si fort, je veux que tu comprennes la monstruosité d'un lit à deux places occupé par ta seule personne. Je veux que cette sensation te prenne la gorge. Ta gorge. T'égorge. Je veux que tu connaisse l'horreur d'une note dissonante. Que tu saches enfin l'effet d'une mélodie à laquelle aucune double barre ne vient s'apposer. Le goût de l'inachevé, de l'attendu, du jamais revenu, jamais immortalisé.

Je veux que tu t'enroules en foetus dans le froid de ton lit qui aurait pu être le nôtre, si seulement tu avais bien voulu ouvrir les yeux. Je veux que tu souffres comme je l'ai fait, comme je le fais alors que l'eau coule sur ton corps et que tu penses déjà à la prochaine fois. La prochaine blessure. La prochaine gelure. Je sais, tu n'as pas de pitié. Je veux que tu implores la mienne. Je veux que tu sois perdu. Je veux que tu saches m'avoir perdue.

Ferme tes yeux.

Je n'ai plus d'espoir

Tes rêves si noirs,

Je te laisse avec eux.

Je veux que tu regrettes. Que tu pleures ta bêtise, tes traitrises. Je veux que tu comprennes. Que tu murmures des “je t'aime” à la lune, que tu espères que je pourrais les entendre. Je veux que tu te comportes comme un fou. Que tes désillusions te brisent le cou. Je veux que tu sois amoureux. D'un souvenir. Mon souvenir. Je veux que tu penses en mourir. Je veux que tes remords te dévorent. Que tu te souviennes de toutes ces paroles avec lesquelles tu me poignardes, je veux que tu te souviennes de toutes ces nuits que j'ai passé dehors et de toutes les cuisses entre lesquelles tu es allé te perdre. Je veux que tu te souviennes que j'étais la plus importante. Que j'étais la seule à savoir t'aimer. A te supporter. Je veux que tu enfouisses ton visage dans l'oreiller pour y trouver mon odeur. Je veux être ailleurs. Et que tu en pleures.

Ferme tes yeux.

Je t'immole.

Je t'abandonne.

Ecoute mes adieux.

Je veux que tu sois faible, aussi faible que ce corps de femme que tu as tant de fois brisé. Aussi faible que cette âme damné qui t'aurait tout donné. Je veux que tu comprennes que tu es seul. Seul. Je veux que mon image te tourmente. Je veux que tu ne puisses pas m'oublier. Arrêter de m'aimer.

Je veux t'habiter. Te hanter.

L'eau s'est arrêtée de couler. Je sais que tu vas lentement faire tourner la poignée, l'air de tout contrôler. Tu vas sortir, je vais blêmir. Tu vas sortir, tu vas sourire. Une dernière fois. Et en pensant encore à la prochaine blessure que tu pourrais m'infliger, je vais te tuer.

La fenêtre est ouverte, c'est si facile.

La poignée tourne.

Tu sors.

Ton visage est si beau, je me réjouis de le voir tordu par le désespoir.

Et, sans plus attendre, je saute.

Ouvre grands tes yeux.

Il était plus que temps.

Je m'envole lentement.

Et renverse le jeu.


Fin.

Par Nao - Publié dans : La folie.
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Jeudi 5 juin 2008

[Ecrit pour Camille.]


Il est des gens qui ne peuvent pas s'empêcher de rêver. Vous savez, ce genre de personne qu'on rappelle souvent à l'ordre et qui a constamment l'air ailleurs. Ils ont les yeux éteints en apparence, parce qu'ils ne vous regardent pas. Ils voient beaucoup plus loin. Ils vous transpercent, leur regard se porte à travers votre peau, votre chair, votre âme. Ils sont là, à vos côtés, si vous tendez votre bras vous les touchez et pourtant, ils ne sont pas là. Ils sont ailleurs. Ailleurs. C'est une sorte de magie étrange qui s'accroche à leurs sourires. Et leurs paroles. Leurs paroles. A peine ont-ils ouvert la bouche que le monde n'est plus le même. Oui, il est de ces gens-là. Peut-être feraient-ils mieux de se taire.

Et de cacher leur folie.


Ces gens-là vous glacent le sang en vous racontant le pouvoir des étoiles. Ce n'est pas tant ce qu'ils vous murmurent qui est angoissant mais plutôt l'éclat halluciné de leurs prunelles et l'éclatement de leurs pupilles. Oui, le fait qu'ils y croient est apeurant. Le fait qu'ils veulent vous y faire croire l'est encore plus. Il faudrait pouvoir les baillonner, les empêcher à tout prix de répandre leurs paroles douces comme du miel mais qui oserait tuer dans l'oeuf leurs rêves d'enfant ? Qui pourrait seulement penser en être capable ? Oui, il est de ces gens-là. Intouchables.


C'était en mille neuf cent quatre ving dix-sept, un jour de septembre. Elle avait seize ans, l'âge où n'importe quelle gamine s'engage sur un chemin qui la transforme en femme. Seize ans. Et normalement à cet âge-là, on ne croit plus à toutes ces balivernes. On a grandi. Les feuilles tombaient et le vent les faisaient s'engouffrer dans ses cheveux longs. Beaucoup trop longs. J'avais trois ans de plus. J'étais amoureux d'elle. Je ne lui avais jamais vraiment parlé mais c'était comme ça. Il y avait ses cheveux longs, châtain clair, qui tournoyaient et qui sentaient bon le jasmin, il y avait son visage et la tendresse de son corps. J'étais amoureux d'elle. C'est tout. Nous attendions le bus, ce jour-là. Je ne me souviens plus vraiment du temps qu'il faisait, je ne sais pas s'il était propice à l'apparition d'un arc-en-ciel, de toutes façons je n'en avais rien à faire, à vrai dire, puisque cela faisait longtemps que j'avais compris qu'il n'y avait pas de trésor à leurs pieds.


- Oh, regarde ! Un arc-en-ciel !

Sans mentir, c'était la première fois que j'entendais sa voix.

- Où ?

J'ai regardé le ciel. Comme un imbécile.

- Là, regarde !

Elle pointait du doigt l'abris-bus.


Ce n'était pas du tout un arc-en-ciel. Simplement la refléxion de la lumière. J'avais étudié ça en cours la semaine précédente. Une histoire de prisme et de rayon qui passe à travers. Avec les années, j'ai oublié le nom. Quelque chose comme la dispersion de la lumière. Rien d'important. Je n'avais plus huit ans. Sa bouche s'est ouverte et elle s'est mise à rêver tout haut à ces couleurs. Je ne comprenais rien. Ses mots n'avaient ni queue ni tête et pourtant, ils avaient quelque chose d'attirants. Ça a duré quelques temps mais je n'arrivais pas à partir avec elle. J'étais trop terre à terre. J'ai froncé les sourcils et haussé les épaules.


Elle s'est arrêté, m'a regardé. Le bus est arrivé et elle s'est levée. Je pensais qu'elle allait monter mais elle s'est mise à marcher le long du troittoir. Elle est partie. Je ne l'ai plus revue. Depuis ce jour, je guette les couleurs. Comme un enfant. J'ai ving-neuf ans.


Elle a juste eu le temps de me lancer un dernier regard.

- C'est dommage. Je t'aimais bien.


Il est de ces gens-là. Egarés au milieu de leurs nuages, un peu trop haut. Des âmes d'enfants, presque purs. Beaucou trop beaux. Et je vous le dis, ces gens-là feraient mieux de se taire.

Pour ne pas briser le coeur du commun des mortels.


Fin.

Par Nao - Publié dans : La détresse.
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Jeudi 5 juin 2008

[Ecrit pour Camille.]


Je balance mes jambes dans le vide, assis sur le rebord de la Seine. Marrant comme cette eau dégueulasse me semblait attirante il y a quelques temps, marrant comme j’avais envie d’y sauter et de m’y oublier. Sa couleur marronnasse me débecte et j’imagine les poisons morts emportés par le courant, les eaux putrides charriant des montagnes de cadavres en tout genre. A mes yeux, ce sont toutes les déjections des entreprises humaines qui s’en vont avec ce fleuve dont on se sert comme d’une poubelle. Loin de moi à présent l’idée de me considérer comme un déchet.


Ma clope se consume sur le bout de mes doigts et j’hésite à la lâcher. Brûlera, brûlera pas. Je prends une dernière taffe histoire de et je regarde la dernière étincelle aller finir sa course jusque dans l’eau comme une luciole suicidaire, avant de me prendre mes cheveux dans la gueule et de ne plus rien y voir. Je me lève et je respire un bon bol d’air pollué, on n’ira pas dire que ça se sent mais ça se sait, quelle couleur peuvent bien avoir mes poumons à présent que je vis dans cette mégalopole de dingues ?


Je me fonds à la foule presque sans un bruit, puisque je ne dois pas y avoir de visage. Et personne ne remarque l’étui de ma guitare sur mon dos ou le bleu de mes cheveux qui crient pourtant dans l’atmosphère. Personne n’a le temps et moi-même, je m’en fous. Qu’ils m’ignorent s’ils le souhaitent moi je les oublierai si vite qu’on ne se souciera de rien. Je laisse le métro m’entrainer jusqu’à la tour Montparnasse et j’y monte. De là-haut seulement, je peux regarder dans les yeux tous ces buildings et HLM en acier, tous ces passants trop pressés, toutes ces existences ridicules, toutes ces conneries à jamais condamnées à rester irréparables. Cette ville est belle dans ses ignominies, le saviez-vous ?


Les émotions sont ailleurs.


J’ai la mer dans les yeux et la neige dans le cœur, les tornades et les glaciers, les éruptions volcaniques et les tsunamis tatoués partout sur mon corps. Evidemment que ça ne se voit pas, évidemment que parfois j’ai moi-même du mal à les distinguer mais personne n’a le droit de dire que c’est un mensonge, personne n’a le droit de me contredire. Et si jamais vous osez, regardez-moi, osez-le faire, pour une fois.


J’ignore pourquoi je suis là et bon sang qu’est-ce que je peux m’en foutre à présent, j’y suis et c’est bon, j’y suis et tout a l’air parfait. Même si cela ne dure qu’un instant, même si tout s’en va, même si je ne suis rien et que le temps me rattrapera, je suis vivant et heureux, le vent souffle dans mes oreilles et le bruit qui en résulte m’enivre. Je me fous de tous les instants manqués, ce qui a de l’importance ce sont tous ceux, bénins, qui nous soulèvent sans qu’on s’en aperçoive, sans qu’on ne s’y attarde. Ce monde est à vomir, cet air est à vomir, ces hypocrisies sont à vomir mais je me fous de toutes ces défaites.


Les émotions sont ailleurs.


Perché sur cette tour comme sur le toit du monde, je sors ma guitare des ténèbres de son silence et je commence à faire jouer mes doigts abimés sur ses six cordes que j’ai apprises par cœur. Oui, je me sens bien, apocalyptiquement bien comme qui dirait. Et si par hasard vous percevez une mélodie à nulle autre pareille vous envahir jusqu’à vous percer les tympans en plein milieu de votre solitude, ne cherchez plus. C’est mon âme torturée qui vous la livre, qui vous la crache. Levez la tête et vous me verrez, les cheveux bleu électrique comme l’océan autour de ma tête, s’envolant dans la brise froide des auteurs. C’est la houle que je joue, amoureux fou de la mer, cette houle qui me manque comme rien ne m’avait jamais manqué.


J’ai le bonheur instable, l’âme équilibriste. Ne me croyez pas quand je vous affirme que tout va bien car tout va mal. Si je reste ici c’est juste pour être sûr de ne pas perdre, puisque mon orgueil n’a pas de limite. Ne me croyez pas mais faites semblant de le faire, et fermez vos yeux sur la mer de mes notes sans sens. Haïssez-moi, si le cœur vous en dit. Au moins vous ne m’oublierez pas.


Ce n’était pas de ça dont je voulais vous parler à travers ma musique. Ce n’était pas les larmes et les coups qui devaient transparaître mais l’espoir, seulement je n’en ai plus depuis longtemps. Ce n’était pas ces mots désabusés en haut-le-cœur que vous deviez entendre mais une histoire qui pourrait finir bien, peut-être. Je n’en suis plus capable. Et pourtant toujours je reprends cette guitare et je reviens à ces toits, savez-vous pourquoi ?


J’aime cette vie au point de la maudire.


Les émotions sont ailleurs.


Fin.

Par Nao - Publié dans : Histoires.
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Jeudi 5 juin 2008
[Ecrit pour Alice.]


A mon dernier confesseur, mon dernier faux ami. A celui ou celle qui posera ses yeux sur mes lignes malhabiles qui ne savent plus rester droites et se muent en arabesques. A l'autre, qui me regardait sans me voir tout à l'heure et qui, ici, me découvrira nu sur cette feuille. Qui la jettera peut-être. Qui la gardera, si le coeur lui en dit. A ce visage perdu dans l'obscurité qui m'attend, à son imagination. A celui qui devient toi, à travers ces lettres. A ta croyance, mon frère. A tes prières, à tes rêves et à tes promesses, surtout si tu ne les as jamais tenues. Puisque Dieu lui-même nous a tous engendrés et qu'il a, de nous, toujours su se détourner. Je te donne ces mots comme l'ultime présent que je puis faire alors que l'heure approche. A toi qui, par curiosité ou par inadvertance, permet à mon coeur d'oser espérer toucher le tien.


J'ai passé toute mon existence à tenter de décrire la folie qui m'a pris un certain soir d'hiver, il y a de nombreuses années de cela, et qui ne m'a jamais quitté depuis. J'ai voulu lui donner forme, tout mégalomane que j'étais, sublimer son essence sur une toile ou sur le papier, réveler sa beauté parfaite à toutes ces âmes damnées que je cotoyais tous les jours. J'ai bien souvent cru pouvoir y parvenir et ai dû sans cesse faire face à l'improbable réalisation de ce projet insensé. Je me suis brûlé les ailes que je m'étais découvertes à trop souhaiter atteindre l'Immense. L'Inaltérable. L'Indolence. L'Ininimitable. L'infini azur d'un moment à fleur de peau, comme autant de sensations enivrantes qui s'envolent mais ne s'effacent jamais.


Comprends-tu ?

C'est l'histoire d'une vie entre deux vagues.


A présent que je suis vieux et fatigué, que mon corps ne me répond plus avec la même spontanéïté qu'il usait auparavant et que les réveils sont des tortures qui s'opposent à la douceur des heures de sommeil, je sais que le temps m'est compté, qu'il s'égrène et que la fin viendra bien vite embrasser ce conte poussiéreux. Et si l'on nous promet l'éternelle cendre, je choisis ce soir l'infini d'une mer à qui l'orage fait l'amour depuis des lustres. Alors que l'outrage des éclairs martèlent ses ondes illustres. Je ne veux que la mer, je la prendrai à sa source. Qu'on ne m'accorde aucune renaissance si l'absence de cette souffrance peut être comblée. Si tu m'écoutes, ami, ne ralentis ma course.


Entends-tu ?

C'est le requiem d'une agonie que la houle tisonne.


La musique dans mes oreilles n’en finit plus. Elle résonne dans ma tête, s'éloigne, se rapproche, jamais ne disparaît. C'est la mélodie d'une peine immortelle, la complainte d'un abandon à l'intangible, à la frontière entre l'abysse et la terre ferme. C'est la mer, cette plaie béante qui saigne avec abondance sur chaque plage, qu'on écrase sous les maux qu'on lui attribue sans vergogne. La mer, qui va qui vient, énigme mystifiée, libre et enchaînée. La mer, en face de moi, toujours là toujours ailleurs, nulle part et partout, ici et là-bas. Sacrée et piétinée. La mer impie. La mer, c'était un soir d'hiver et j'avais vingt-six ans. La mer, je ne l'avais jamais regardée dans les yeux, comme je croyais, ignorant, qu'elle en était dénuée. La mer, son écume comme des miliers de larmes amères, la crête de ses vagues comme autant de vaines tentatives pour rejoindre le ciel. La mer, à quoi bon des yeux, la mer n'est qu'un regard. La mer, elle m'a rempli d'elle et ne s'est plus jamais enfuie de mes pores. La mer, l'amante de ma vie, dont les bras me rendront bientôt mes étreintes. La mer, c'était un soir d'hiver et elle m'a empoisonné. La mer, j'en suis mort à cet instant-là, c'était il y a soixante ans.


J'ai passé toute mon existence à tenter de la rejoindre, par les mots ou les couleurs, par tout ce que de modestes mains humaines pouvaient dédier à ses pleurs. Et je n'ai jamais pu l'approcher. Toujours, j'ai scandé sa perfection sur toutes les places fortes, je lui ai dédié chaque instant. Toujours, j'ai laissé mon âme la contempler, debout dos à la plage, les pieds dans l'eau. Toujours, je l'ai aimée comme personne n'aimera jamais plus.


C'est dans cette chambre d'hôte qui touche le sable que je laisse cette lettre, à toi, qui voudras bien la lire. La mer est en face de moi et cette fois, je ne la raterai pas. Je ne me retournerai pas. Le temps s'enfuit depuis bien trop longtemps. Je marcherai vers elle d'un seul élan. La laisserai m'engloutir. M'y laisserai défaillir. Dépérir. Et Mourir.


Souffres-tu ?

C'est l'éternité d'un absolu qui commence.


...


Giuseppe, dit le Fou de la Mer.


Post Scriptum : Brûle cette lettre si le blasphème t'épouvante.

Je n'ai qu'un amour, qu'un Dieu. Il s'appelle l'Océan.


Nao.

Par Nao - Publié dans : La mort.
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Mercredi 4 juin 2008

[Ecrit pour Jacques.]


[1]

La première fois, c’était dans les toilettes du lycée, coincée sur la cuvette, les sens prêts à exploser. Il lui avait dit que c’était bon, qu’il fallait simplement qu’elle ait confiance en lui et alors ça a pénétré en elle sans crier gare, le poison s’est infiltré, l’a embrasée entièrement et trop dangereusement. Elle a décollé et les nuages étaient peut-être un peu moins blancs qu’elle les avait espérés mais quelle importance. Elle a perdu pied en trouvant ça magique et horriblement entêtant, puisque la mort se profilait déjà au bout du chemin et que pourtant pour rien au monde elle n’aurait voulu que ça reste l’unique fois. Quand elle a totalement repris connaissance du monde réel, de cette réalité étouffante de trop de non dits et de désirs inassouvis, elle s’est murmuré pour que personne ne l’entende qu’au fond tout cela était bien paradoxal. Finalement cette interminable mascarade semblait bien être une immonde blague, et elle avait envie de continuer à pouvoir en rire à travers cette maudite seringue. Puisqu’on a tous besoin de quelque chose à quoi se raccrocher, pourquoi ne pas rêver à un ailleurs, même s’il faut en saigner ?


. . . Her first time on the edge . . .

[2]

La seconde fois, c’était dans une ruelle dont elle ne s’est jamais inquiété du nom. Tout ce qui importait c’était de recommencer, de s’en aller encore une fois, de soulager son corps du poids mort de sa conscience et de sa mémoire. Elle a piqué vite fait dans la chair de son bras, la dernière avait laissé la trace, il suffisait de viser au même endroit, s’est-elle dit. Elle a déversé le contenu dans ses veines et c’était parti. C’était facile, facile à en pleurer, et déjà l’envie se muait en besoin, comme un parasite qui ne la lâcherait plus jamais et dont elle se foutait. On a beau dire, on s’en fout de détruire si on ne sait pas ce que veut dire construire, alors elle commençait à faire sauter les fondations de son existence en haussant les épaules. Les substances ne la quitteraient jamais, jusqu’à la fin, laisseraient leur marque sur son corps et dans son âme, dans son sang. Elle n’aurait plus à vivre sans échappatoire.


. . . The scars will stay forever . . .

[3]

Le lieu et la date de la troisième fois n’ont pas d’importance. Ce qu’il faut se rappeler c’est de la sensation d’avoir frôlé la mort de plus près que jamais. La dose avait été trop forte, le trip mortellement enivrant. Tout ça c’était s’amuser au suicide raté, aller toujours un peu plus loin, sans être certain de jamais revenir. C’était sauter d’un avion sans parachute, se prendre pour un cascadeur en ayant peur du vide. On lui avait dit qu’il fallait qu’elle arrête, seulement jamais deux sans trois, il paraît. La piqûre a trouvé le chemin de son bras avant même que l’idée absurde de mettre un point final sans raison véritable à cette magnifique mascarade ne traverse son esprit. Qu’importe ce que diraient les autres qui ne connaissaient pas ce plaisir meurtrier infini. Qu’importe ce que diraient les autres qui n’auraient pu comprendre ce qu’était sa vie.


. . . Side to side with death . . .

[≈15]

C’est vers la quinzième fois qu’elle a perdu le compte. A quoi bon se souvenir, à quoi bon ressasser toutes ces erreurs, tous ces moments au pied du mur, avec pour seule porte de sortie cette saloperie toujours un peu plus forte. Elle savait qu’elle allait en mourir, elle le savait déjà et tant pis puisqu’en attendant elle avait enfin droit à autre chose, à être heureuse dans cette vie parallèle. Alors oui, tant pis ces notes qui chutaient, ces prétendus amis qui la fuyaient, tant pis pour cette famille qui lui tournait le dos mais qui de toute façon n’avait jamais existé pour elle, tant pis pour tous ces jours qu’elle aurait pu vivre différemment. Tout ce qui avait de l’importance c’était cet instant, cet instant béni où tout se mélangeait, où les sens étaient en fête dans sa tête. Et chacune de ses secondes éphémères devenait son trésor inestimable, comme des centaines de gemmes, de pierres précieuses éblouissantes, mensongères. Chacun de ses clins d’œil insignifiants dans le temps était comme du sable qui se ferait passer pour de l’or, et tout finirait immanquablement par s’effriter. Inexorablement, oui. Cependant, elle préférait ne pas y penser et continuait le carpe diem, jusqu’au bout des ongles.


. . . The moment that feels better . . .

[?]

L’espace perd son sens, les murs ondulent doucereusement. L’air vrombit, murmure, les mots ouatés n’ont plus aucune signification. La pression s’amuse, jongle avec les pascals et les bars, son cœur s’envole, dérape. Boom boom boom. Boom. Tout devient irrégulier, rien n’est plus dans la norme. Elle ne ressent plus rien, elle ressent tout. Elle a ouvert la porte vers autre chose, c’est comme de la paramorphine. Ses hallucinations barbares la prennent et l’emportent, au milieu des vikings, au milieu de l’antarctique, loin. Elle n’est plus ici. Elle ne vit plus ici. Elle ne fait plus que mourir, avec ce poison dans ses veines et ce monde qui l’a rejetée il y a bien trop longtemps. Elle n’a plus rien, sauf ces illusions détestables, et elle ne voit plus qu’elles. C’est son combat, c’est la guerre qu’elle a perdue. Elle n’est plus nulle part et elle en mourra, c’est une certitude.


. . . Darkness and light are blinding her sight . . .

[0]

Si elle avait su que c’était la dernière fois, elle aurait quand même pris la dose. Respirer, c’était quelque chose qu’elle avait oublié de chérir, sentir son cœur battre n’avait plus aucune signification pour elle. Elle a repris la seringue une toute dernière fois, elle l’a planté dans son bras et a mis une dose trop forte. Le temps qu’elle le réalise, elle était déjà morte. Ça aurait pu être triste, ça l’était sûrement un peu d’ailleurs, pourtant elle souriait à ce moment-là, ses lèvres s’étiraient une dernière fois pour cet instant où elle avait cru être heureuse et trouver le paradis. Son corps s’est relâché et sa tête est tombée molle sur son canapé, on aurait dit qu’elle dormait. La seringue a quitté sa main et a tinté sur les carreaux de son sol si froid, c’était la cloche de ses obsèques. Ses paupières fermées ont tressailli une dernière fois, puis elle n’était plus là.


. . . She’s not comming back . . .

[]

On a enterré son corps sans cérémonie. Y aurait-il eu d'ailleurs quelqu'un pour y assister, entre sa mère partie on ne sait où et son père trop pris par l’alcool, ses amis et leurs dos, la seule chose qu’elle ait jamais vu d’eux quand elle avait eu besoin d’aide ? On l’a mise dans son cercueil, on a creusé un trou, on l’a posé au fond et on a rebouché, on a gravé son nom et ses dates, on a grimacé quand on a vu qu’elle n’avait que quinze ans et puis c’était fini, la page était tournée. Pourtant, la semaine d’après, un jeune homme est venu se recueillir sur cette tombe impersonnelle. Il a posé un bouquet de gentianes, un bouquet de souffrance et de regret. La première fois, c’était son acte, son cadeaudiabolique. Bien sûr qu’il ne voulait pas ça, il n’avait que dix-sept ans et on n’est pas sérieux quand on a cet âge-là, c’est bien connu. Il a pleuré comme un gosse le manque d’elle qui était son héroïne, il a murmuré tendrement qu’il espérait qu’elle faisait tous ces voyages pour de vrai maintenant, qu’elle allait du Japon au Paraguay sans avoir de saloperie en elle. Et pourtant, il lui a aussi chuchoté qu’il ne voulait pas qu’elle soit heureuse en son absence, parce qu’elle ne lui avait jamais avoué son vœu le plus cher et qu’il était sûr de savoir ce que c’était. Il n’a rien voulu dire mais il a trouvé la force de sourire et de lui ordonner de ne pas faire la conne de l’autre côté. Il avait l’air d’un gamin, peut-être, et c’est sûrement pour ça que le vent a semblé répondre oui.


. . . Her last wish stays unsaid . . .


Fin.

Tokio Hotel - On The Edge


Par Nao - Publié dans : La détresse.
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Mercredi 4 juin 2008

[Ecrit pour Titouan.]


C'était dans une petite cellule, flanquée dans une allée perpendiculaire au couloir principal du deuxième étage, aile gauche. Le coin des écartés, comme on l'appelait. Ecartés parce qu'ils faisaient peur, qu'ils avaient une grande gueule, ou simplement qu'ils étaient un peu trop étranges. Et pourtant, l'un de ceux parqués là-bas avait une vraie tête d'ange, des yeux aussi blonds que ses cheveux étaient bleus, ou bien était-ce le contraire, personne ne s'est jamais risqué à aller vérifier. Il s'appelait Andreas, et tous les pauvres malheureux qui s'étaient retrouvés dans sa chambre avait fini par quitter le monde des vivants. Au bout du quatrième type, on avait arrêté de lui octroyer des colocataires. C'est pour ça qu'ils ont tous trouvé bien extraordinaire le fait que Luc' débarque dans sa cellule grise et froide. La nuit tombait, au moment où il a posé le pied dans l'univers d'Andreas, et ça n'a pas empêché la Terre de tourner : Tête d'Ange est simplement retourné à son cahier. Luc' n'a pas tardé à comprendre qu'Andreas avait l'habitude sacrée d'écrire au crépuscule. Et c'est vrai que le regarder noircir ses lignes c'était comme le regarder prier. Il s'amusait à lui inventer des suppliques silencieuses, au fil des semaines qui passaient. Et Luc' a fini par laisser ses yeux passer par dessus les épaules d'Andreas.


« Le ciel éclate, pleure des larmes de sang sur les nuages. Le ciel a peur, regarde, le ciel n'a plus le courage de se battre contre les nuances écarlates qui l'enflamment. Il contemple le soleil faire la guerre à la lune, bataille perdue d'avance, tout ça n'a plus de sens, il s'ouvre comme une blessure sur la nuit qui tombe bien trop vite. Et nos douleurs lui tournent autour comme des satellites. C'est la ronde de nos corps qui se pressent les uns contre les autres qui s'en amourache, c'est la détresse de nos âmes qui jamais ne se caressent, c'est le monde qui hurle dans l'ozone. Et le ciel embrasse nos erreurs. »


- Le ciel, c'est Dieu ?

- Je pensais que tu savais que Dieu n'existe pas.

- J'avais oublié.

- ...

- Tu t'appelles comment ?

- Andreas.

- T'as une jolie plume, Andreas.


Andreas a souri et c'était bien suffisant. Luc' s'est tu en attendant le lendemain, de pouvoir à nouveau lire les mots sortis du monde de son compagnon. Du reste, il n'y avait pas grand chose de plus à attendre dans ces lieux désolés. Et c'est comme ça que tout a commencé.


« Le ciel s'assombrit, s'offre aux ténèbres, le ciel se pare de ses plus beaux atours, ses bijoux, les étoiles, le ciel tisse sa toile sur la ville comme une marche funèbre, sans retour. Et nos espoirs s'envolent pour se noyer dans la vague noire qui sait si bien jongler entre les astres. Le ciel délaisse son azur pour l'ébène, il a peur, ressens, ressens cette terreur qui l'envahit malgré lui, ressens ce malheur infini. Apprends, écoute, assieds-toi à cette fenêtre et regarde la nuit étendre sa tristesse. Le ciel cache ses faiblesses. Et les tiennes, et les miennes. »


- Où peut-il donc bien les cacher ? Le ciel n'a pas de nuage, ce soir.

- Derrière la lune. Derrière les étoiles.

- Il n'y en a pas assez.

- Le ciel est bien plus vaste que ce que l'on croit.

- Sûrement pas assez, pour l'infini de nos bêtises.


« Le ciel nous rendra fous, non, nous le sommes déjà. Tes bras s'étendent, tes mains ne l'atteindront pas. Apprends ce courant qui nous emporte alors que le vent souffle, apprends que rien ne nous retient sur la route où nous avons débarqués. Ecoute le long rugissement du jour qui disparaît, qui le sait et qui s'accroche, entends le crissements de ongles durs de la réalité alors qu'ils griffent le dos de nos rêves. Le ciel nous embrase, le ciel nous enlace de ses bras invisibles. Tiens-toi droit et regarde, le ciel t'envelope, et le ciel te tuera. Attends de voir la mort s'allonger à tes pieds et poser la tête sur tes genoux et alors, seulement à cet instant-là, caresse-lui la tête lentement et dompte-la. C'est le ciel qui te guide, c'est le ciel qui t'enivre. »


- Tu avais raison. Le ciel, ce n'est pas Dieu.

- C'est Dieu qui est né du ciel. Comme toute autre chose.

- Oui, j'ai compris maintenant.


Et au fil des jours, des semaines, des mois, un véritable culte du ciel s'était installé dans la cellule. Quand l'ennui se faisait trop lourd, il suffisait de regarder à travers les barreaux des fenêtres et chacun d'eux pouvait ainsi rester planté pendant des heures à contempler les nuages, à leur trouver des formes, à sublimer leurs ondulations. Dès le lever, ils jetaient un coup d'oeil au dehors, et avant le coucher prenait toujours place la cérémonie de la prière du soir, écrite par Andreas et scandée par Luc'. La journée, il y avait le soleil et ses rayons aveuglants et la lune, la nuit. La lune. Jusqu'au soir où tout a basculé.


« Le ciel. Ton ciel. Et la lune qui trône en son sein, la lune qui te fait face et qui t'ignore, la lune d'un soir où le sang coulera, la lune des soirs où le sang coule dans tes veines. La lune rousse. L'ultime blessure, l'ultime offrande. La lune sacrifice. »

- La lune n'est pas rousse, Andreas.

C'était la première fois qu'il l'interrompait. Et la dernière.

- Tu ne regardes pas la bonne.

- La bonne quoi ?

- La bonne lune, imbécile.

« La lune purificatrice. Purgatrice. La lune, la seule, la vraie. La lune rousse. Regarde, c'est le rouge des larmes du ciel. Qui t'appelle. Qui t'ensorcelle. Mais, s'il te plaît, n'y va pas. Ne pars pas. »

- On m'avait dit que tu les tuais.

- J'ai compris, Luc'. Depuis le début, tu voulais mourir.

- Alors, pourquoi ?

- Parce que le ciel ne veut pas de toi.

« La lune rousse. La lune carbonisée, la lune qui agonise, la lune. N'y va pas, il n'y a rien pour toi là-bas. La lune rousse, comme le soir où tu es arrivé. Et le ciel pleure. Il a peur, oui, de toi. De moi. »

- Tu ne les as jamais tués, n'est-ce pas ? Tu les as juste... rendus fous.

- Non, ils l'étaient tous déjà. Je les ai simplement aidés à passer de l'autre côté.

- Alors, pourquoi ?

- Parce que je voulais que tu vives, Lucifer.


Le lendemain, Luc' et Andreas ont demandé à ce que Luc' change de chambre et la direction a accepté, étrangement. Alors la vie a repris son cours dans le coin des écartés, aile gauche, deuxième étage, quartier des fous dangereux.


Fin.

Par Nao - Publié dans : La folie.
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